Images de la vie

lundi 5 février 2018

Il pleut des Hallebardes

Inspiré de : Golcondes 1953 René Magritte

Golcondes 1953 René Magritte

Il pleut des hallebardes. La pluie crépite en chuchotements. Elle murmure aux citadins sa détermination à mouiller tout ce qu’elle touche ou effleure. Du plus haut, du plus loin, elle descend,  sévère, monotone, inéluctable, inévitable.

Les premières gouttes arrivées sur le sol sont suivies de leurs comparses qui peu à peu s’étalent et courent sur les rues, envahissent la ville.

Sans état d’âme, les âmes grises descendent, droites et raides devant les façades aux rideaux mal tirés sur les secrets mal gardés. À droite, à gauche, devant derrière, sous leur chapeau melon, les regards mornes des hommes de cendre enregistrent automatiquement l’image globale et détaillée de nos rêves. Ciel clair trompeur au-dessus des maisons, murs tristes et fenêtres close. Visages fermés, par-dessus sombres, cravates noires sur cols serrés. L’espoir se meurt, fantaisie vaine. 

Les silhouettes  de l’ennui peuplent l’espace. Très peu de place pour s’échapper, se faufiler. Mais le ciel bleu ne faiblit pas. Laissons frémir et s’envoler par-dessus les toits rouges, au-dessus des hommes gris, si haut si haut au firmament, la pensée libre.

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vendredi 15 décembre 2017

La cabane au bout du monde (9 nouvelles)

fourmu, béliermatelot 

La cabane au bout du monde

Après une marche de plus d’une demi-heure sur une pente assez raide, se tordant les pieds tous les dix pas sur ce chemin caillouteux, Francis aperçut enfin la maison de Camille. Il regretta aussitôt d’avoir sué sang et eau pour arriver là, devant ce cabanon au crépi grisâtre, aux volets en attente d’un coup de propre, au toit recouvert d’une couche d’un vert inquiétant. Il avait dû y avoir autrefois une allée conduisant à la porte car l’herbe était rare et courte sur une bande serpentant entre des touffes de potentilles folles et d’asters rachitiques. Il s’arrêta quelques instants pour reprendre sa respiration mais aussi son calme. En s’épongeant le front, il observa encore la bâtisse et ses abords, tentant d’y découvrir une note positive. Mais non, vraiment, rien ne plaidait en sa faveur. Le soleil basculait lentement mais sûrement derrière la montagne. Il consulta sa montre. Il ne serait pas de retour au village avant la nuit. La seule décision à prendre s’imposa : dormir ici, au bout du monde. Il serait temps demain d’envisager d’autres solutions. Mais y en avait-il ?

 Francis poussa la porte de la maison. D’abord il ne distingua rien. Il se dirigea vers le mince trait de lumière qui filtrait sous une fenêtre, ouvrit celle-ci ainsi que les volets. Le jour déclinant de cette fin d’après-midi s’étala timidement dans la pièce, révélant un ameublement rudimentaire. Une épaisse table en chêne et ses deux bancs occupaient presque la moitié de l’espace. Dans un angle, des éléments de cuisine, évier, cuisinière et réfrigérateur, tous deux à gaz, jouxtaient un placard haut renfermant la vaisselle, elle aussi réduite à l’indispensable. Il chercha la lampe de camping que Camille lui avait dit avoir rangée sur l’étagère. Il l’alluma juste au moment où Râ s’éclipsait sans autre formalité. Dans le fond de la pièce, une porte donnait sur une chambre contrastant avec le séjour précédente par un confort et une décoration qu’il n’espérait pas, à ce stade de l’aventure. Un grand lit et son matelas épais n’attendaient que les draps et la couette qu’il trouva dans l’armoire, enfermés dans un sac sous vide. Sous la fenêtre, un bureau d’une bonne dimension et son fauteuil ergonomique semblaient vouloir encourager l’écrivain en panne d’inspiration.

Francis soulagea son dos de son gros sac et se laissa tomber sur le lit. Finalement, Camille avait raison, c’était l’endroit idéal.

Camille avait toujours des solutions à tous les problèmes de tous ses amis. Et Francis avait le privilège de compter parmi ceux-ci. Camille, au terme d’une longue carrière d’assistante sociale, avait pris une retraite bien méritée. Elle s’était installée dans le quartier le plus vivant de sa ville, afin de ne manquer aucune occasion de spectacles, conférences, films, sans oublier les soirées partagée avec ses amis autour d’une bonne table, de préférence chez elle, car elle aimait cuisiner. Elle recevait au moins une fois chaque mois un groupe hétéroclite de convives dont le seul point commun était sans aucun doute leur affection pour elle. On rencontrait là, ensemble ou séparément, Rodolphe, le chef d’orchestre, Valentine, la réceptionniste de l’hôtel Bienvenue et mère célibataire, Adrien, l’apiculteur, Damien, le serveur du Mac-Do, Aurélie la buraliste et son mari le talonneur de l’équipe de rugby locale, et Francis.   

Comme chaque fois qu’il avait un coup de blues, Francis avait téléphoné à Camille. Dès les trois phrases de politesse échangées, la perspicacité de la retraitée avait décelé l’humeur chagrine de son interlocuteur. « Viens à la maison, le café est prêt.» C’est ainsi que Francis, une tasse à la main, avait décrit la situation d’urgence dans laquelle il se trouvait. Son manuscrit, commencé depuis deux ans ne comportait que cent vingt-trois pages de brouillon. Son éditeur lui laissait une ultime chance de trois semaines. Au terme de ce sursis, les jeux seraient définitivement faits : le pactole ou le remboursement de l’avance qu’il avait déjà dépensée, alourdi des frais d’indemnisation qu’il n’osait même pas chiffrer. Camille avait immédiatement réagi : « J’ai ce qu’il te faut : un endroit loin de la vie trépidante de la cité. »

Voilà pourquoi il se retrouvait ce soir assis sur un lit dans le fond d’une cabane, éclairé par une lampe à gaz, au bout du monde.

 

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Brutus

 

Brutus

( toile d'Ivan Dmitriev,)

Clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac.

 La mâchoire inférieure se balance au rythme de ses pas, et les dents s’entrechoquent, en marquant la mesure de la Danse macabre.

C’était, encore hier, un beau bélier, gros et gras, prêt pour le régal des convives. Mais voilà, Brutus ne l’avait pas pris comme ça. Pas question de me faire manger par de gros goulus, moi, un bélier de la plus pure race. Comment une telle pensée avait osé leur traverser l’esprit se disait-il?  

Alors quoi faire ? Le mort. Bien mort. Si mort que les fourmis y ont cru. Etendu au pied de l’abricotier, les pattes en l’air, il avait attendu. Pas longtemps. Rameutées par une exploratrice aventurière, elles s’étaient rassemblées autour de lui. Elles avaient commencé à lui grimper dessus, sur le ventre, sur la tête, sur les pattes et dans les oreilles. Il entendait leurs réflexions : « Il est mort. » «  Non, je ne crois pas. » « Mais si, regarde, même ses paupières ne bougent plus. » « Attendez, je vais encore vérifier quelque chose. » La dernière à avoir parlé se glissa dans l’une de ses narines. Elle allait, venait, montait, descendait. Ses petites pattes lui chatouillaient la muqueuse. Il ne put se retenir : « A…a…atchhhouuum !!! »

La pauvre fourmi fut éjectée, mise sur orbite. Elle tourna trois fois autour du feuillage de l’abricotier. Puis le vent prit le relais et elle se mit à flotter au-dessus du jardin et passa devant les fenêtres de la ferme. Quand tout à coup, la fermière secoua son chiffon à poussière. Vlan ! Un grand coup sur notre fourmi. Paf ! Précipitée sur le sol, elle se redressa, ahurie, très énervée. Où était-elle ? Elle agita ses antennes pour les défroisser et  les dirigea sur le sol. Snif-snif-snif. Par où étaient passées ses copines ? Ah ! Les voilà. Elle tricota aussi vite que lui permettaient ses petites pattes, en suivant les phéromones de sa tribu. Elle ne mit pas tant de temps qu’on aurait pu le croire pour rejoindre le groupe des fourmis qui rentraient à la maison. « Eh ! Ne partez pas ! C’est trop fort ! Vous avez vu ce qu’il m’a fait ? Sus à l’ennemi ! A l’abordage ! » Et tous les insectes, comme une seule fourmi, reprirent l’escalade de sieur le bélier.

Ah non, se disait-il ? Ça ne va pas recommencer. Que me veulent ces bestioles ? Mais elles grimpent partout ! Pauvre de moi. J’ai beau me rouler par terre, elles s’accrochent. Allez, un petit sprint. Mais elles sont toujours là. Aïe-aïe-aïe. Elles s’attaquent à mes joues ! Et je les sens partout. Je commence à avoir froid. Voyons, à quoi ressemble mon ventre ? Eh ! Je n’ai plus que les os. Je vois mes côtes. Et mes pattes aussi sont squelettiques. Voilà que le vent passe à travers mon crâne, du trou d’une oreille au trou de l’autre oreille.

Brutus accéléra, galopa. Mais la rivière était loin. Quand ses pattes se posaient sur le sol, elles faisaient un drôle de bruit. Un bruit de castagnettes en folie. Il se sentait de moins en moins lourd. Il avait de plus en plus de mal à avancer. Son allure ralentissait. Il perdait ses muscles sous les mâchoires des carnassières. Cic-cric-cric faisaient les milliers de mandibules à l’œuvre.  Mais Brutus ne les entendait pas car ses oreilles avaient disparu. Les fourmis continuaient, inlassables, leur nettoyage, sans se soucier du tangage ni du roulis, trop occupées à grignoter méticuleusement tout ce qui était comestible.

Enfin, Brutus arriva à la rivière. Dans un dernier effort, il se jeta dans l’eau. Toutes les fourmis, surprises, lâchèrent brusquement prise et se retrouvèrent à flotter comme un petit nuage que le ciel aurait laissé tomber là par étourderie. Le courant les emportait, petites pointes noires piquées à la surface de l’onde.

Brutus remonta sur la berge. Il se retourna et se pencha sur la rive pour essayer de voir son reflet. Il vit un drôle de crâne de bélier qui le regardait et qui n’avait pas l’air très malin avec ses gros yeux qui roulaient éperdument au fond de leurs orbites. Brutus se demanda qui était ce farfelu. Avait-on idée de se balader ainsi, sans poil. A poil.  Il mit un certain temps à admettre que ce monstre, c’était lui ! Plus le moindre petit morceau de chair sur ses os. Et ces yeux fous, qui tentaient d’apercevoir ce qui se passait à l’extérieur de leur carapace ! Qu’ils étaient moches ! Tout cela était absolument ridicule. Et même si le ridicule ne tue pas, Brutus se prit à désespérer de son sort.

Tout à coup, il remarqua que ses cornes s’élevaient toujours fièrement au-dessus de son crâne. Cette vision le rasséréna et il se dit que l’honneur était sauf.

Alors, il se redressa et, dignement, s’éloigna de la rivière.

Clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac, Clac-clac-clac-clac-clac Clac-clac-clac-clac-clac. Quelle joyeuse Danse macabre !

 

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Mensonge d’écume, le matelot,

Mensonge d’écume est né sur le port, a embarqué jeune sur La Vagabonde. Loin de chez lui durant de longues périodes, il enchante les enfants et leurs parents quand La Vagabonde le leur ramène. Il leur raconte des histoires toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Il est toujours très attendu car on sait que chaque voyage enrichit son répertoire.

 

Quand il se lance dans ses récits, son public traverse avec lui l’Océan, affronte les terribles tempêtes, s’éponge le front ruisselant de sueur sur les eaux tropicales, écope énergiquement le pont sous les rafales des averses d’hiver. Il rencontre des personnages extraordinaires dans des contrées étonnantes, où le soleil n’a pas la même couleur, où les forêts sont si denses qu’il y fait nuit, où la chaleur accable à tel point que les gens ne portent pas de vêtements et dansent pour faire venir la pluie.

 

Il parle aussi de pays où le froid règne toute l’année même si le soleil ne s’y éteint pas pendant six mois, où les pêcheurs brisent la glace pour lancer leur hameçon, où des montagnes gelées dérivent sur la mer, où la plupart des animaux sont blancs.

 

On ne sait jamais où la fiction se détache de la réalité. On voyage avec lui tout autour du Monde et du rêve. Sa parole est abondante. Chaque aventure en entraîne une autre et toutes jaillissent, s’élèvent, retombent et rebondissent

Comme l’écume à la crête des vagues.

 

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Rencontre

Le quai s’étire longtemps après le dernier pilier. En ce matin lumineux du début de l’été, les voyageurs, peu nombreux, s’égrainent sur toute sa longueur. La voiture quatorze où est réservée ma place, doit se positionner en face de la lettre W, presque la dernière. À quelques pas en avant, en-dessous de la lettre U, vous attendez dans la clarté sereine. Vous portez avec aisance votre sac en bandoulière. Contient-il des dossiers ou un ordinateur ? Quel que soit son poids, vous gardez cette allure dégagée, à la fois distinguée et nonchalante des hommes sûrs d’eux, en harmonie avec eux-mêmes. Votre costume gris, d’une coupe si classique qu’elle en deviendrait sévère sur un autre que vous, confirme que votre déplacement est professionnel et vous distingue des vacanciers en jean et T-shirt. C’est votre chemise noire qui le rend moins conventionnel. D’ailleurs, son col est ouvert. Vos cheveux poivre et sel coupés courts, loin de vous vieillir, adoucissent les traits de votre visage. Pourtant, quand je me rapproche de vous, un détail m’effleure l’esprit : vos chaussures. On les attendrait fines, élégantes, d’un cuir souple et bien ciré. Elles sont larges, à semelles épaisses, en cuir, certes, mais noir, terne, confortables avant tout. Pourquoi un homme tel que vous porte ces souliers ?

Quand je passe devant vous, vous me saluez. Votre regard sourit. Vos yeux animés par les rides du bonheur qui les étoilent traduisent votre goût de la vie, une bienveillance naturelle et un intérêt évident pour les gens. C’est du moins ainsi que vous m’apparaissez quand mon regard croise le vôtre. Personne ne vous accompagne. Sans doute êtes-vous attendu au bout du voyage. Je poursuis mon chemin. Quel hasard a voulu que nous nous croisions sur ce quai ?

Quand le train arrive et s’arrête, vous montez dans le wagon qui se trouve devant vous, et je monte dans le mien. Je m’installe à ma place et sors de mon sac le livre qui m’accompagnera aujourd’hui. L’ouvrage posé sur la tablette, je laisse errer mon regard sur le quai à présent vide. Combien de séparations, de retrouvailles ont eu ce décor pour témoin ? Mon esprit vagabonde. Et vous, Inconnu au regard souriant, avez-vous quitté quelqu’un ? Êtes-vous en route vers une personne aimée ? Aimante ? Je me surprends à être indiscrète ; même si vous n’en savez rien, quel droit me permet ces interrogations ? Mentalement, je vous présente mes excuses. Pourtant, je me sens d’humeur midinette. La douceur de cette matinée, la perspective de ce voyage qui ne me lasse jamais, malgré le nombre incalculable de fois où je l’ai vécu, en sont responsables.

Il est vrai que j’ai parcouru ce trajet, aller-retour, très régulièrement depuis plusieurs années. Le paysage varie selon l’heure, la saison, le temps. J’y ai mes repères, immuables : telle rue longée d’immeubles à trois étages, tel restaurant dont l’enseigne est visible de très loin, même à deux cent quatre-vingts à l’heure, tel clocher porteur de souvenirs d’enfance. Entre ces sentinelles du temps immobile, s’inscrivent les variations du temps fugitif : fleurs et feuillages s’épanouissant dans un kaléidoscope dont chaque miroir reflète la couleur d’un jour, villages tantôt riants, tantôt moroses selon la vigueur du soleil, campagnes parfois radieuses sous le ciel d’été, parfois voilées par les brouillards de novembre, parfois immaculées sous la neige récente. Le TGV, rapide, sans secousse, presque sans bruit, offre à mes yeux toujours émerveillés, un film certes muet, mais tellement vivant qui défile tranquillement sur le grand écran de la vitre près de laquelle je réserve systématiquement ma place ─côté fenêtre─ quand cela est possible.

Mon regard revient sur le quai. Un quai est un lieu de passage. On y vient pour monter dans un train, pour accompagner quelqu’un, pour accueillir un voyageur. C’est un lieu d’attente : il vaut mieux y être en avance car, si le train qui arrive ou celui qui doit partir se fait parfois désirer, parfois longtemps, lui, ne fait preuve d’aucune patience…C’est un lieu de mouvement, le mouvement de tous ces gens qui se dirigent vers un ailleurs, qui viennent d’une autre vie, qui poursuivent un but, une personne, un rêve. C’est le décor traditionnel des romances à l’eau de rose, celui où elles débutent « dans un regard plein de promesses », celui où elles s’achèvent « dans un geste de la main, une écharpe flottant à la portière » — difficile aujourd’hui de tourner une telle scène derrière la vitre d’un TGV. Mon esprit aussi se promène dans sa fiction, imagine une rencontre improbable, merveilleuse, surprenante…Vous, peut-être, l’Inconnu.

Le TGV démarre en douceur et quitte le quai, la ville. Il prend sa vitesse de croisière. Sortant de ma rêverie, j’ouvre mon livre. Les premiers kilomètres traversent des zones industrielles qui manquent de poésie. Aussi, je me plonge dans ma lecture, dans l’imagination débridée de l’un de mes auteurs préférés. Son roman passionnant me promène à travers les âges et les contrées lointaines. Les aventures de ses personnages complexes me captivent. Je tourne les pages, impatiente de connaître l’enchaînement de leurs péripéties. Je suis dans un autre monde. Je vis sur un autre rythme. Je vous oublie, mon Inconnu. Pardon.

« Bonjour madame. »

 La voix m’enveloppe d’une douce vibration. Je m’extrais de ma lecture. Je lève les yeux. La réalité me surprend, me saisis, m’éblouit. Vous êtes là, Inconnu ! Vous êtes venu jusqu’à moi !

« Votre billet, s’il vous plaît ».

 

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L’ombre des feuilles de platanes

 

Maryse est sortie tôt ce soir pour être sûre de ne pas être en retard. Elle attend ce jour depuis plusieurs mois. De son travail à sa maison, la distance se mesure en heures. Ascenseur, course folle, bousculade à l’entrée du tram. La ville passe le matin dans un sens et le soir en sens inverse. Les passagers gardent les yeux fixés sur un point devant eux, indifférents, fatigués. Quelle est leur destination ? Quelqu’un les attend-il ? Maryse ne le saura jamais.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes danse sur les berges du fleuve.

 

Cette semaine, sa collègue Nadine lui a annoncé qu’elle attendait un bébé. Elle serait en congé dans six mois. Maryse l’a félicitée. Nadine lui manquerait durant ces quelques semaines. Serait-elle remplacée ? Maryse aime bien Nadine, elles déjeunent ensemble au Croc-Midi chaque jeudi, elles prennent le même tram le soir et font un bout de chemin en bavardant. Nadine descend deux stations avant Maryse.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes danse sur les berges du fleuve.

 

Un jour, quand Maryse a voulu acheter sa carte mensuelle de tram, la machine était en panne. Elle a dû payer son transport à l’unité. Le lendemain, tout était rentré dans l’ordre, elle a pu obtenir son titre de transport habituel. Elle n’a jamais voulu prendre un abonnement à l’année. Elle préfère rebondir d’un mois sur l’autre. Sait-on jamais.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes danse sur les berges du fleuve.

 

Maryse regarde sa montre. Elle sera à l’heure. Elle a bien réuni, dans sa pochette rouge, tous les documents demandés. Elle a parfaitement préparé ce moment. Elle n’a d’ailleurs pas rencontré de difficultés particulières. La seule contrainte a été l’attente de l’accord de la banque. Aujourd’hui elle effectue la dernière démarche : la signature chez le notaire de l’achat de son appartement, 12, Quai des platanes, à quelques minutes du lieu de son travail.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes accompagnera désormais ses pas sur les berges du fleuve.

 

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Sauvée de justesse

 

Enfin Raymond a pris conscience de l’urgence de me conduire chez le spécialiste ! J’ai bien cru que j’allais mourir à la tâche sans que personne ne se soucie de moi.

Depuis un bon moment, je ne saurais dire depuis quand exactement, je tousse. Au lieu de s’inquiéter, Raymond me gronde et rouspète parce que je ne lui obéis pas instantanément. Il ne s’étonne même pas de voir ma santé s’affaiblir. Depuis l’achat de la nouvelle maison, il me fait porter et transporter toutes sortes de choses plus lourdes et plus sales les unes que les autres. Cela a commencé par le déblayage des gravats de la cuisine. J’ai passé le premier jour à aller et revenir de la maison à la déchetterie avec Raymond, pour évacuer les parpaings cassés, les ferrailles et les vieux carrelages. Puis, nous avons rapporté du plâtre, des pots de peinture, des carreaux de céramique, des appareils ménagers. Quand est venu le tour de la machine à laver, j’ai bien cru que nous n’y arriverions pas. C’est affreusement lourd ces trucs-là, et encombrants. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’essouffler sérieusement.

Mais Raymond n’a pas semblé s’en inquiéter. On aménageait le jardin à présent. À chaque effort supplémentaire, je sentais que mes forces m’abandonnaient un peu plus. Lorsqu’il a fallu grimper sur le talus derrière la maison pour y déposer les sacs de terre arable, j’ai cru défaillir. Même Raymond a pensé que je ne pourrais pas y arriver. Alors là, il a hurlé. « C’est pas possible, comment j’vais faire moi, maint’nant ? Et qui va me dépanner hein ! Avance ! Feignasse ! Qu’est-ce que tu crois, hein ? C’est pas fini, l’travail. J’ai encore deux allers-retours à me coltiner. Y s’agit pas de t’arrêter maintenant. C’est pas l’moment ! » Là-dessus, j’ai eu un sursaut de vigueur, mais pour combien de temps ? Nous avons tant bien que mal rapporté toute la terre nécessaire et Raymond s’est enfin calmé.

« Ouf ! Le plus gros est fait. Finalement, t’as tenu l’coup jusqu’à la fin. T’es ben brave. J’ai ben eu peur qu’tum’lâches ! Bon, je vais t’faire soigner à présent qu’ nous avons un peu d’ temps. » D’un coup, je me suis sentie ravigotée. Ce Raymond n’est pas si méchant qu’il paraît. Il est dur à la tâche et ne s’arrête lui-même qu’à la dernière extrémité. D’ailleurs cela lui avait valu une immobilisation de deux semaines par le passé pour un lumbago sous-estimé. L’ennui, c’est qu’il est comme ça avec tout le monde en général et avec moi en particulier.

Enfin, aujourd’hui, je me repose, je me laisse faire. On m’ausculte, on diagnostique. Il paraît que ce n’est pas grave puisque c’est pris à temps. C’est ce que j’entends dire par les personnes qui s’occupent de moi.

Quand Raymond revient me chercher, il est tout heureux de me retrouver. « Dis donc, Raymond, il était temps que tu me l’amènes ta guimbarde ! Encore cinq kilomètres et elle ne démarrait plus du tout !  Allez je te l’ai remise en état de marche pour un bon moment. Ça te fera trois cent cinquante euros. » « Eh ben dis donc, c’est pas donné tout d’même !  rechigne Raymond »

 Toujours à râler, Raymond. Mais je l’aime bien. D’ailleurs, est-ce que j’ai le choix ? Vroum Vroum. 

 

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Tailleur et minijupe

Comme chaque jeudi, après son rendez-vous chez sa coiffeuse, mademoiselle Dupuis, Ernestine de son prénom, est venue s’attabler derrière un Darjeeling comme seul le Café des Quais sait le préparer. Sa mise en plis est réussie, cette fois. La semaine dernière, elle était trop frisée. Elle l’avait fait remarquer sèchement. Mais le mal était fait, il n’y avait plus eu qu’à attendre la séance suivante. Aujourd’hui, elle a bien précisé qu’elle ne laisserait pas une chance supplémentaire. C’est qu’il faut savoir se faire entendre parfois sinon on vous traite bientôt par-dessus la jambe. Heureusement, on l’a satisfaite cette fois.  Avant de sortir du salon, elle a posé délicatement son chapeau sur ses cheveux, un petit feutre gris, avec un léger mouvement de drapé sur un côté. Mademoiselle Dupuis aime bien ce chapeau, il va avec tout, surtout avec son tailleur de printemps. Il fait un temps merveilleux cet après-midi. Le soleil s’est fait attendre cette année, mais c’est sans doute pour mieux rayonner à présent. C’est l’occasion de ressortir son tailleur.

 

Mademoiselle Dupuis a acheté son journal, Le Figaro, au kiosque situé juste en face du café et elle est venue s’asseoir en terrasse pour profiter de la lumière printanière. Ce n’est que lorsqu’elle a été servie qu’elle l’a ouvert. Voyons : quelles nouvelles aujourd’hui ? On se demande comment tout cela va tourner. Après tous les désordres de l’année dernière, Pompidou est le seul capable de remettre la France en ordre de marche. Ah là là ! J’espère que le calme reviendra définitivement !

Mademoiselle Dupuis a levé les yeux du Figaro. Quelqu’un s’était installé à deux tables d’elle. Sous ses sourcils relevés, un éclair de réprobation teintée de malice passe dans ses yeux. Un sourire sarcastique étire à peine ses lèvres minces.

Cette petite jeune, comment peut-elle lire avec ses mèches dans les yeux ? Le Monde, évidemment, un journal pour les coupeurs de cheveux en quatre ! Qu’y comprend-elle ? Ça porte encore des chaussettes et ça se prend au sérieux. Quand elle aura pris froid, avec sa minirobe, elle ne viendra pas se plaindre. Tous les mêmes, ces jeunes, ils suivent la mode sans se poser de questions et ils jouent aux grandes personnes en croyant révolutionner le monde.

 

Alice a bien remarqué la petite bourgeoise en tailleur BCBG, avec son chapeau sur ses bouclettes, mais il n’y avait pas d’autre place sur cette terrasse. Elle se fiche bien de ce qu’elle peut penser. Qu’elle continue de lire son Figaro. Elle s’est assise tout de même deux tables plus loin. Sans attendre sa consommation, elle s’est plongée dans la lecture du  Monde. Minijupe écrue, polo beige et chaussettes noires. Ses pieds vont et viennent devant elle et sous son siège, pour finalement s’immobiliser dans une posture à la limite de l’équilibre, l’un appuyé par la pointe sur le socle de sa table, l’autre sous sa chaise, en position de départ, comme sur un starting-block. Pas encore dix-huit ans. Le bac dans quelques semaines. Elle s’intéresse vaguement aux affaires politiques. En mai de l’année dernière, sa sœur a manifesté sur les barricades. Elle ne comprend pas tout. Elle se ronge les ongles en se concentrant sur sa lecture. Cet article est très détaillé. Il est question des prochaines élections présidentielles. Si les jeunes avaient le droit de vote, ça bougerait, évidemment. Il y en a assez de se faire exploiter. C’était bien la peine de descendre dans la rue en 68 pour que rien ne change ! Mais tous ces candidats… Alice a bien du mal à analyser leurs arguments, et surtout à faire le lien avec ce que la prof de philo attend. Elle leur a demandé de s’inspirer des évènements politiques actuels pour la disserte sur la démocratie.

Ah ! Voilà son Orangina. Elle lève les yeux pour remercier le serveur.

C’est pas vrai, la vieille est en train de la regarder avec insistance ! Elle en était sûre. De quoi elle se mêle, celle-là ? Est-ce qu’Alice lui demande pourquoi elle lit ce journal de fachos ? Non. Bon. Alors qu’elle la laisse tranquille. Alice reprend sa lecture en se rongeant les ongles de plus belle, les jambes encore plus instables et crispées.

 

Mademoiselle Dupuis, en l’observant, se rappelle les élèves dont elle avait encore la charge, il y a à peine quelques mois. Son expérience des grands adolescents lui fait bien sentir que cette jeune fille n’est pas très à l’aise. Visiblement, elle ne lit pas ce journal pour le seul plaisir de s’informer, il semble qu’elle rencontre une difficulté ou un problème.

 

« Pardon, mademoiselle… »

Alice en était sûre. Elle fait comme si elle n’avait rien entendu. Elle penche un peu plus le nez sur son journal.

« Mademoiselle, auriez-vous l’heure, s’il vous plaît ? »

Ça alors, elle n’a pas de montre, la bourge ?

         « Il est cinq heures.

 – Merci, mademoiselle. Je ne porte pas de montre car je les détraque. Dès que je les ai sur le poignet, elles s’arrêtent. »

 Alice n’en a que faire de ses problèmes de montre. Jamais, elle ne pourra terminer cet article tranquillement ?

« Ce qui se dit dans ce journal semble vous intéresser beaucoup. Est-il indiscret de vous demander pourquoi ?

– Je dois rédiger une dissertation sur la démocratie.

– Ah bon ! Je pourrais peut-être vous être utile. Je suis enseignante, en retraite depuis peu, et il m’arrive de rendre service à des jeunes gens comme vous. »

Alice n’en croit pas ses oreilles. Elle a bien dit : « Je peux peut-être vous être utile » ?

          « Ben… Euh…C’est gentil. Oui, j’veux bien.

– Quand devez-vous rendre votre devoir ?

– Lundi prochain.

– Je dois y aller maintenant, mais… »

Mademoiselle Dupuis ouvre son sac à main, en extrait un petit carnet muni d’un crayon qu’elle feuillette rapidement :

« …nous pourrions nous retrouver ici même, demain, vers dix-sept heures trente. Qu’en pensez-vous ?

– Ben… Euh…Oui, j’y serai. Merci, madame. »

 

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Escalator-négociation

Monsieur Irihoto me fait entrer exactement à l’heure. Je le salue en me courbant légèrement vers l’avant. Il fait de même, en même temps que moi. Quand nous nous redressons d’un même mouvement, son sourire est resté accroché sous son nez, bien tendu, tandis que ses yeux me scrutent avec le sérieux d’un chirurgien qui doit vous annoncer qu’après cette opération vous allez devoir subir une rééducation longue et douloureuse sans promesse de réussite. « Prenez siège » me dit-il en me désignant l’un des fauteuils qui entourent la table basse. Je m’assois, bien droite, jambes serrées, l’attaché-case sur les genoux. « Je entends vous » poursuit-il. Me voilà bien. Apparemment, ce monsieur a quelques lacunes de syntaxe. Comment vais-je pouvoir me faire comprendre ? « Do you speak english ? » tentai-je. D’habitude, les Asiatiques et en particulier les Japonais parlent anglais. « Oui, mais je aime langue français. Je aime plus parler langue vous. C’est chance être en France moi, alors je dis tout français. »

Bien sûr !.. Le client est roi évidemment. Donc ! Il ne me reste plus qu’à trouver comment je vais bien pouvoir lui fourguer l’escalier mécanique k36xs 782 pour remplacer leurs m23wz 254 que nous ne produisons plus.

« Bien, commençé-je. » Prendre un air serein, sûr de soi et de la qualité du produit. « J’ai ici tous les renseignements que vous m’avez demandés à propos du nouvel Escalator que nous vous proposons pour équiper vos centres commerciaux. 

– Renseignements ? Mais moi dire vous, semaine vingt-huit de année vingt-onze tout quoi vouloir. »

Ne perds pas ton calme ma chérie. Je me dis des petits mots gentils car j’ai vraiment besoin d’encouragements et je ne vois personne à l’horizon pour m’aider dans cette galère.

« Oui, monsieur. Je vais vous montrer les photos de notre nouvel Escalator.

– Non, pas prendre photos.

– Pas prendre, montrer. Pour que vous voyiez.

– Voyiez ?

– Voyiez, voir. »

J’ouvre mon attaché-case, je sors le dossier et j’en extrais des photos de l’escalier mécanique installé dans une gare.

– Voilà de quoi il s’agit.

– S’agite ? Bouger ?

– Non. Très stable. Là, un système photoélectrique pour déceler la présence de quelqu’un. » Je montre l’œil de la cellule.  « Quand quelqu’un approche, l’Escalator se met en marche.

– Marche ? Quelqu’un ?

– Oui, une personne vient. L’Escalator monte. »

Monsieur Irihoto écarquille des yeux de hibou. Son sourire a disparu depuis longtemps. Ses sourcils se rapprochent dangereusement, ils vont bientôt se chevaucher. S’il continue à se torturer l’esprit ainsi pour me comprendre, sa tête va exploser. Mais mon cerveau se sera certainement éparpillé avant le sien.

Réfléchis ma petite chérie – des petits mots encore plus affectueux, vous avez remarqué. Maman, pourquoi je suis là aujourd’hui ? Allez, reprends-toi, ma petite Danièle chérie. Ce n’est pas la fin du Monde. La fin du Monde peut-être pas mais la chute de mon chiffre si je n’y arrive pas avec celui-là, c’est sûr. Il a trois centres commerciaux de cinq étages ce bonhomme.

Il s’est levé. Il se gratte la tête. Moi aussi. C’est l’impasse. Il ne me reste plus qu’une solution. Je reviens vers mes documents et j’en extirpe ceux que ma boîte a fait imprimer en Japonais et en anglais. Je les lui tends. Il les prend, va s’asseoir et  les examine en silence. J’attends, debout, droite et raide. Soudain, il lève la tête. Miracle : son sourire est revenu, mais son regard est étonné : « Pourquoi vous debout ? Assise dans siège.» Je pose l’extrémité de mes fesses sur le bord du fauteuil. Monsieur Irihoto poursuit sa lecture. Il pose une feuille sur la table basse, en met une seconde un peu décalée par-dessus la première, consulte celle qu’il tient dans les mains. Son regard va et vient de l’une aux autres.

« Très éclairé, finit-il par dire.

– Vous trouvez ?

– Oui, japonais très bon. Qui écrire ? »

En voilà une question pertinente ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à noter le nom de ceux qui ont effectué les traductions ? Information capitale évidemment. « Euh… Notre service de traduction.

– Traduction ? Ah ! Oui. Très bon. Je achète Escalator sept huit deux. Où je mon nom ?

– Vous voulez signer ?

– Oui, le signe. Où ?

– Là en bas, et là, à droite.

J’ai peur de rêver et de me réveiller. Mais non, monsieur Irihoto paraphe toutes les pages aux endroits indiqués. Après ce travail, il se lève. Je me dresse d’un bond. Il me rend l’exemplaire qui me revient, recule de deux pas, les bras le long du corps.

 « Très content. Français très beau. » Courbette, courbette. Sourire bien tendu, regards sérieux. Monsieur Irihoto me montre la porte. Je sors

 

..............................................................................................................;

 

 

Éternité

Océane était une superbe brune. Son sourire radieux illuminait le soir tombant. Et son rire, à gorge déployée tombait en cascade rafraîchissante, gage de sa jeunesse intacte. Dès que je l’avais rencontrée, au square, j’avais su que ce serait elle. Légère, joyeuse, forte, un teint éclatant de santé, une chevelure soyeuse, opulente. Tout en elle respirait  la vitalité. Chaque soir, elle sortait du bureau. Je l’attendais. Elle ne regardait pas dans ma direction. C’était notre jeu. Je la contemplais, je m’emplissais les yeux de sa vigueur juvénile. Elle savait que je l’observais. Elle faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle s’arrêtait sur le seuil. Elle humait l’air, tournait la tête, mimait la surprise.

 

Comme chaque soir, il m’attend. Ma journée de travail disparaît subitement. Envolée la fatigue, la tension, le stress. Je sors. Il est là. J’oublie tout le reste. Il est tellement gentil, attentionné. Je n’ose y croire et pourtant notre histoire dure depuis presque un an. Notre première rencontre reste vive à mon esprit. J’étais assise au square, feuilletant mon magazine en grignotant mon sandwich. Il s’est assis aussi naturellement que si la place lui était réservée depuis toujours. Je le voyais pour la première fois. Lui semblait me connaître. Pourtant, un an, c’est long. Que veut-il ? Chaque soir, il marche à mes côtés et me fait la conversation sur un bout de chemin.

Est-ce un jeu ? Lequel ?

 

J’aimais lorsqu’elle faisait semblant de me découvrir à l’angle de l’immeuble. Son visage s’animait, ses lèvres s’ouvraient et s’allongeaient sur la blancheur éclatante de ses si jolies petites dents rondes. Elle pressait le pas, s’approchait. Elle tendait vers moi son corps souple, neuf. Sa poignée de main me transmettait son énergie et toute la chaleur de sa vie me traversait en ondes revigorantes, jusqu’au bout de mes doigts. Je l’accompagnais sur le chemin de sa maison. Un an. Elle me plaisait tellement. Je laissais le temps passer. Je n’étais pas pressé. Avec elle, l’éternité semblait repousser ses limites. Il avait pourtant fallu que je me décide :

«  Aimerais-tu une promenade le long de la jetée ?

– Merveilleux. Ce soir le coucher du soleil sera sans aucun doute magnifique. »

 

Il m’ouvre la portière. Je ne connais pas sa voiture. D’habitude, il me raccompagne à pieds. Le trajet jusque chez moi est devenu si intéressant. Il me raconte l’histoire de la ville comme s’il y avait vécu lui-même. Quelle érudition. Je suis envoûtée. Pourtant je suis surprise qu’il n’ait jamais parlé d’avenir. Aujourd’hui, peut-être. Je m’installe. Quel confort ! Le parfum du cuir m’accueille et m’enveloppe. Je voyagerais jusqu’au bout de la nuit avec lui. Il me rassure. Il paraît jeune et pourtant, je sens sur lui l’expérience des sages. Il conduit sans hâte. Il arrête la voiture le long de la berge. Son regard profond me scrute. Mon sang bouillonne.

 

J’aimais la fraîcheur de son teint. Elle était différente de toutes les autres. Yvonne était blonde, drôle, un peu ronde. Je l’avais appréciée. Charlotte m’avait fait découvrir la saveur particulière des rousses. J’avais encore le souvenir acidulé de Margot, brune, elle aussi, impatiente de dévorer la vie, dommage, ce fut trop court. Il y eut aussi Cunégonde, aux yeux noisette, lèvres framboise, peau laiteuse, Akilah, allure féline, couleur chocolat et Li Mei, ou « belle fleur de prunier », qui m’a laissé un souvenir de miel. Océane, à la fois ardente et douce, au parfum suave, m’avait presque fait oublier que le temps passait, même pour moi.

 

Il m’enlace, se penche sur moi. Enfin, il se décide. Je pose ma tête sur son épaule. Je sens son souffle sur mon visage. Je souris. Je suis heureuse.

 

Elle s’était alanguie dans mes bras, le visage tendu vers moi. Jamais je n’avais vu une gorge si belle, d’un albâtre si pur. La veine de son cou palpitait doucement, flux de vie.

 

Ses yeux se font plus doux, ses lèvres découvrent ses dents éclatantes…

 

Quel délice ce fut ! Je m’abreuvai à la source de sa vigueur : son sang de feu, neuf et abondant étancha ma soif en m’offrant une nouvelle parcelle d’éternité.

 

lundi 4 décembre 2017

UN NOUVEAU SOUFFLE

Julien se tourne et se retourne dans son lit. Son rêve s’estompait lentement. Il se voyait courir sur un chemin montant vers un arbre dont les branches se balançaient doucement dans un vent léger. C’était dur, mais Julien avançait, le souffle régulier, le pas sûr. Arrivé à destination, le soleil surgit derrière l’arbre et le réveilla complètement. On lui a proposé de visiter aujourd’hui un trois-pièces qui correspond exactement à ce qu’il souhaitait pour démarrer une nouvelle vie avec Sandrine et Clément, le fils de celle-ci. Demain, ils iront ensemble le voir. S’il plaît à son amie, une véritable mutation s’opérera dans son existence. Il est à la fois heureux et impatient. Pourtant, il ne peut réprimer, tout au fond de son esprit, une pointe sournoisement  douloureuse d’incrédulité. Un tel changement lui semble irréel étant donné le chemin tortueux qu’il avait suivi jusqu’à présent.

 

 

Etudes en faculté. Pourquoi ? Pour habiter dans la même ville que Rémy. Comme argument, il y avait certainement plus judicieux. Ses parents avaient pourtant suggéré d’autres options, mais on sait très bien que les parents ne sont pas de bons conseilleurs. Une année, puis deux, et enfin un DEUG d’anglais. Rémy avait quitté la ville pour se spécialiser dans son domaine. La motivation de Julien pour les études s’était alors flétrie aussi vite qu’un coquelicot coupé.

« Marre des études. Je veux gagner ma vie. » Des petits boulots s’étaient succédés. Les galères aussi. Les copines ne s’étaient pas attardées longtemps.

 

Et puis un jour, après une longue phase d’inactivité et de déboires multiples, Tony l’avait appelé. C’était le compagnon des jours d’enfance, des bêtises sans gravité, des découvertes d’adolescents, des débuts équestres. Ils s’étaient perdus de vue quelques années, avant de se retrouver durant quelques mois. Puis de nouveau la vie les avait séparés dix ans.

– Si tu veux, j’ai quelque chose pour toi.  Au début, tu logeras chez moi et puis, quand ça commencera à rouler, tu t’installeras.

Les copains et la famille consultés lui conseillèrent de se renseigner davantage.

Rémy était sceptique.

– Comment se fait-il qu’il te retrouve aujourd’hui ?

– Le hasard…

– Je ne crois pas au hasard. Si tu veux mon avis, il cherche un pigeon.

– Mais non. Je connais Tony. C’est un gars sérieux.

Julien avait bouclé ses valises, résilié son bail et pris la route.

 

Il avait trouvé que les débuts traînaient en longueur. Rien de précis ne se dessinait. Tony l’avait prévenu qu’il devait d’abord observer les méthodes de travail. On lui confia quelques missions qu’il mena à bien. Rien de plus. Julien s’impatienta, conscient de la précarité de sa situation.

Tony possédait des chevaux qu’il donnait en pension aux écuries Confian. Il avait présenté Julien et lui avait obtenu quelques heures de monte contre des travaux d’entretien des animaux et des boxes. Mais la cohabitation, d’abord agréable, avait trop duré. Les esprits avaient commencé à s’échauffer.

Jusqu’à ce jour maudit.

Julien en revoyait tous les évènements, il en ressentait encore la violence.

 

L’horreur, la foudre. Les oiseaux avaient surgi du buisson. La jument s’était cabrée. Ses sabots avaient glissé sur le chemin durci par la sécheresse. Le paysage avait basculé, le ciel avait tourné autour de lui. Le premier choc : le contact brutal du sol. Le deuxième, fracassant : la masse déséquilibrée de la jument s’abattait sur lui. Effroi.

Elle s’était relevée aussitôt et était partie. Il avait hurlé.

 

Tout son corps irradiait la douleur. Pendant la chute, il avait senti la mort le frôler. Elle s’était éloignée. Puis il pensa à la paralysie. Il remua les mains, puis les pieds. Il fut soulagé de constater leur mobilité. Il tenta de se redresser. Ses jambes refusèrent de le soutenir et une explosion de douleur l’écrasa au sol. Il haletait. Ne plus bouger. Mais sa position était si intolérable qu’il dut la modifier, non sans une extrême difficulté, tellement il souffrait. Finalement, c’était sur le ventre que la douleur était presque supportable.  Alors, il mesura sa chance. Le pire n’avait pas eu lieu. Il ressentit une immense gratitude envers le sort qui ne l’avait pas totalement abandonné.

Et l’attente avait commencé.

 

L’esprit de Julien ne cessait de faire défiler les deux heures précédentes en boucle. La douleur, aigüe, taraudante, exacerbait sa colère. Il avait eu une violente altercation avec Tony quand il avait enfin compris ce qu’on attendait de lui.

– La société a besoin d’expansion. Il nous faut de nouveaux clients. Je te propose de les démarcher.

– OK. Alors, sur quelle base travaillerons-nous ?

– On ne partirait pas sur une base fixe, mais sur une rémunération à la commission. 

– C’est-à-dire ?

– Pour chacun des nouveaux clients, tu recevras trois cents euros puis vingt pour cent du bénéfice réalisé sur leurs commandes.

– Et pour les indemnités de transport ? 

– Tu vas commencer sur Paris, avec une carte de RER ça ne te fera pas beaucoup de frais.

– Mais nous ne sommes pas à Paris, ici. Je vais devoir prendre le train. Il me faut au moins un abonnement ou une indemnité globale.

– En fait, je n’ai pas les moyens d’engager des employés, ça me ferait trop de charges. Alors, il faudrait que tu prennes le statut d’auto-entrepreneur pour pouvoir encaisser les commissions. Et si tu habites en ville, cela te sera plus commode.

– Mais, depuis que je suis ici, tu m’as confié quelques missions que tu ne m’as même pas rémunérées…

– C’est normal, puisque je te loge.

– Comment je fais pour avancer une caution et un loyer ?

– Ça, c’est ton problème.

Julien avait claqué la porte. Rémy avait raison. Tony voulait se servir de lui. Sa proposition n’était qu’une chimère. Il était bien le pigeon. Il aurait dû faire ses valises et partir d’ici immédiatement. Au lieu de cela, il s’était rendu aux écuries. Il avait pensé qu’une balade le calmerait avant de prendre la route. Il demanda à seller Fallone.

– Elle est nerveuse aujourd’hui, le prévint Vincent, le moniteur.

– Je suis déjà sorti avec elle, on se comprend.

– Comme tu voudras…

 

Julien perçut une présence.

Le paysan s’était approché.

– Quelle chute ! Je vous ai entendu crier depuis mon champ. J’ai appelé les pompiers. Ils arrivent. Ne bougez surtout pas. 

Il restait près de Julien. Les cavaliers empruntaient souvent ce chemin. Il avait l’habitude de les voir. Il ne les entendait pas en général car le bruit de leurs pas était couvert par le grondement du moteur de son tracteur. Mais cette fois, le hurlement l’avait fait sursauter. Le temps de regarder dans sa direction, il n’avait pu qu’apercevoir le cheval s’éloigner au galop. Il ne s’était pas inquiété de cela : ils rentrent toujours à l’écurie dans ces cas-là. Il tenait compagnie au jeune homme.

– C’est un cheval des écuries Conflan ? 

Julien oubliait un peu sa souffrance. La présence du paysan atténuait son angoisse.

– Oui, répondit-il. C’est une jeune jument très peureuse. Elle a été surprise par l’envol des oiseaux. 

Le paysan n’était pas étonné.

– Le printemps les rend imprévisibles. Certains sont très joyeux, d’autres inquiets. Mais le résultat est souvent le même. Il devient difficile de les encadrer. Vous n’êtes pas le premier à qui cela est arrivé sur ce chemin. Mais une chute comme celle-ci, je n’en ai guère vu. Les secours ne devraient pas tarder. 

Julien s’excusa de lui faire perdre son temps, mais le temps du paysan est celui de la Nature.

– La météo s’annonce clémente ces jours prochains. Je ne suis pas à deux heures près.

Le calme de cet homme apaisait Julien.

 

Calme, sérénité. Voilà ce qu’il devrait cultiver. Il s’était trop laissé dominer par ses impulsions. Du plus loin qu’il se souvenait, elles ne lui avaient jamais rien apporté de positif. Des coups de tête sans suite, ou à conséquences désastreuses, suivies de longues périodes de léthargie. Cette fois, la facture était très élevée.

Quand arriveraient les secours ? Et ensuite, quelle opération ? Quelle rééducation ? Combien de temps ? C’étaient les seuls projets envisageables. L’avenir se résumait aux heures prochaines. Ne pas pleurer sur son sort : cela aurait pu être encore plus grave.

Pour le moment, seule l’immobilité lui était permise.

Il sentait la présence tranquille du paysan. Les gens de la Terre sont ancrés dans la réalité, ils se soumettent à la Nature, à ses lois, à son rythme. On ne change pas le cours des choses. Parfois l’on doit attendre. Quand la Nature s’endort, nul ne peut avancer son réveil, elle seule décide du moment. En revanche, l’on doit rester attentif et vigilant, observer les signes qu’elle envoie, se tenir prêt à répondre. Parfois, elle s’emballe. Alors, le paysan doit accélérer le travail, redoubler d’efforts et de courage. Il doit rester en phase avec elle. Il doit s’adapter à ses humeurs, sans les juger, sans s’énerver, mais sans baisser les bras. C’est cela la vie du paysan.

 

 Vincent les avait rejoints. Il ne fit aucun commentaire, demanda seulement comment il se sentait, le rassura sur la suite des évènements. Il connaissait cela : il était déjà tombé quatre fois de cheval. Il s’était cassé et on l’avait réparé. Parfois, il lui avait fallu beaucoup de patience, mais il avait toujours retrouvé l’usage parfait de ses membres. Julien écoutait l’homme qui lui parlait. Ne pas perdre le moral, supporter la douleur. Vincent savait les mots et les silences. Julien les reçut comme un baume sur ses plaies, celles du corps et aussi celles de l’âme. Il avait longtemps erré dans les méandres de l’existence, à chercher son point d’ancrage. Il ne l’avait pas encore trouvé cette fois. Aujourd’hui, il se sentait totalement impuissant. Quand sa blessure cicatriserait-elle ? Quand pourrait-il reprendre le cours de sa vie ? De quelle vie ?

Julien s’interdit de poursuivre ses divagations sur cette voie. La vie, justement, ne l’avait pas quitté. C’était le principal.

 

Une sirène se rapprochait. Il redressa la tête. Aïe, la douleur sous-jacente éclata en fulgurance hurlante. Elle surgissait à la moindre respiration un peu ample, au moindre geste. « Tant qu’on a mal, c’est qu’on est vivant. » Il avait déjà entendu sa mère dire cela. Julien essaya de relativiser. Il devina sa blessure très sérieuse mais guérissable. L’instant était difficile à supporter. Il passerait. Tout passait. Mais de toute évidence, rien ne serait plus pareil.

 

Les secours étaient arrivés. Les pompiers descendirent de la voiture. Leur médecin examina Julien. Il vérifia que l’essentiel était épargné. Rassuré, il se fit aider pour retourner le blessé et l’installer sur le brancard. Julien entendit les morceaux de son bassin disloqué glisser les uns sur les autres. Sensation inattendue : douleur extrême, et, paradoxalement, soulagement, comme si quelque chose s’était replacé naturellement. On lui injecta de la morphine.

Le paysan et Vincent lui souhaitèrent un bon rétablissement.

Les portières closes, le véhicule se mit en mouvement. Julien, bloqué dans le matelas immobilisateur, ne sentit pas les cahots du chemin. La morphine commençait à faire effet. Tout s’estompa. Il flottait dans un univers cotonneux. La souffrance, l’angoisse, tout disparaissait. Ses paupières, lourdes, s’abaissaient. Il se laissa emporter.

A l’hôpital, le temps s’écoula très lentement. Opération, observation, rééducation. Trois mois. Trop longtemps.

Enfin, il récupéra ses affaires chez Tony et revint à son point de départ.

 

 

Julien soupire, se cale sur l’oreiller et s’endort.

 

 

Dix-sept heures. Julien fait signe au gamin qui sort de l’école.

« Dépêche-toi, Clément, nous allons prendre ta maman et nous visiterons tous les trois l’appartement qu’on nous propose.

– Alors ça y est, on va habiter avec toi ?

– Si l’appartement nous plaît et si ta maman est d’accord, en effet.

– Chouette, c’est trop cool ! »

       Julien, tenant la portière de sa voiture y fait entrer le bambin, veille à ce qu’il boucle sa ceinture et, s’étant lui-même installé au volant, démarre. Voilà une nouvelle aventure, pense-t-il.

 

 

Toutes les aventures qu’il avait déjà vécues..! Sans sortir de l’hexagone, certaines, parmi les dernières eurent un entêtant parfum d’exotisme.

Malgré les soins après l’accident, il n’avait pas totalement récupéré sa mobilité, et des élancements, sur fond de douleur sourde et persistante, l’empêchaient de dormir et le gênaient dans ses mouvements. Sans parler de la fatigue, de l’essoufflement au moindre effort. Alors, la marijuana était devenue sa béquille, fragile et chancelante.

S’extraire de ses vapeurs ensorceleuses ne fut pas chose facile. L’attrait de la plane, cette sensation de légèreté, d’irréel, était puissant. Surtout que Julien cherchait justement à s’échapper de la réalité. Son travail de plongeur au Pub de l’Horloge, accepté dans l’urgence, faute de mieux, n’était pas ce qu’on pourrait qualifier d’épanouissant. Pourtant c’était un début. Mais il y avait la douleur. Douleur du corps, douleur du cœur. Rancœur. Lancinante. Fatigue sourde. Déprime. Rencontres douteuses, copains sympas mais… Ensemble, ils se berçaient d’une douce euphorie, souriant béatement aux chimères de leur imagination enfumée.

Les volutes du cannabis anesthésiaient momentanément sa carcasse endolorie, embrumaient de leurs vapeurs perfides son esprit désemparé, enrobaient ses propos évasifs d’une douceur factice.  Divagation à travers un ailleurs illusoire. Rêve artificiel.

 

Mais un soir en rentrant chez lui, il sut parfaitement que le costume noir à képi porté par un personnage lui intimant l’ordre de s’arrêter sur le bas-côté n’était pas le fruit de ses délires habituels. Brusquement ramené dans le domaine  du tangible, il fut condamné à une somme bien concrète de deux cent cinquante euros, destinée à un stage de deux jours de sensibilisation aux conséquences désastreuses de la consommation de substances illicites. Le trou que cela constitua dans son minuscule budget, assorti de la perte du salaire de deux jours ne fut pas une illusion. Il dut resserrer sa ceinture d’un bon cran durant les semaines qui suivirent, et pratiquer la marche à pied en attendant de récupérer son permis de conduire six mois plus tard.

 

Quelle descente aux enfers !

 

 

A cette évocation, Julien fronce les sourcils.

–  Qu’est-ce que tu as, Julien ? On dirait que tu es fâché.

Il regarde, dans le rétroviseur,  le gamin qui l’observe.

– Rassure-toi, répond-il en lui adressant un clin d’œil. Tout va bien. Regarde, ta maman nous attend déjà, là, juste devant le kiosque à journaux. 

 

L’agent immobilier les conduit au deuxième étage d’un immeuble bien entretenu et les invite à entrer.

– Vous serez satisfaits : je vous ai déniché le trois-pièces qui réunit tous vos critères.

En effet, l’appartement correspond exactement à ce qu’ils recherchaient : lumineux, fonctionnel, propre. Julien se tourne vers Sandrine, les yeux pétillants.

– Qu’en penses-tu ?

La jeune femme refait le tour des pièces, ouvre et ferme à nouveau les portes des placards, son regard balaye lentement les murs, les plafonds, revient sur les fenêtres. Finalement, elle s’approche de Julien, le fixe longuement. 

– Je crois que j’aimerai vivre ici, dit-elle dans un sourire. 

– Super, s’écrie Clément. On va être bien ici ! 

– Quand nous serons installés, nous pendrons la crémaillère, déclare Sandrine. Nous inviterons ma sœur, tes frères, mes amies Bénédicte et Sophie, et Rémy. 

 

 

Rémy..! Quand il avait appris les conclusions du tribunal, il s’était fâché. Tout rouge. Il l’avait secoué de toute la force de son amitié. Il avait ouvert les vannes de sa colère et dans un flot bouillonnant d’exclamations et d’injures, il l’avait tancé rageusement. Il avait conclu :

– Ça suffit ! Tu fonces dans le mur ! Je vais te montrer, moi, la vraie vie !

Chaque jour, il l’avait emmené marcher au bois. Au début, cela fatiguait énormément Julien. Peu à peu, le rythme s’était accéléré. Ils avaient fini par courir. Il a retrouvé un souffle profond, régulier, efficace.

Sandrine courait sur le même parcours qu’eux. Le trio s’était formé. Julien avait trouvé un attrait nouveau à son entraînement. Le regard confiant de Clément lui avait réchauffé le cœur. Il lui avait alors fallu construire pour inviter Sandrine dans sa vie, construire pour capter la confiance de Clément. Il avait présenté plusieurs concours. Il avait réussi : fonctionnaire territorial.

Sans la sainte colère de Rémy, où serait-il aujourd’hui ?

 

 

Julien frémit.

– Qu’as-tu ? Demande Sandrine. Tu as sursauté.

– Ce n’est rien. J’étais dans mon mauvais rêve.

– Ce n’est pas un mauvais rêve. C’est un mauvais souvenir. Et les souvenirs appartiennent au passé. Dans quelques jours, les cartons que nous aurons remplis chacun de notre côté, nous les déballerons ensemble, puis, nous ferons la fête. 

 

 

 

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lundi 19 décembre 2016

L'amie prodigieuse de : Elena Ferrante

Si personne ne connaît la véritable identité d'Elena Ferrante, l'auteure, elle, connaît parfaitement Naples, en particulier celle des années cinquante. A croire qu'elle y a vécu..! 

Son héroïne, qu'elle nomme Elena(tient donc...) et qui est la narratrice, est aussi la fille du,"portier de la mairie" et l'amie de Lila, la fille du cordonnier. A travers les complcités, les rivalités, les ententes ou les fâcheries des deux gamines, on assiste à la vie besognieuse des habitants de ce quartier pauvre. Ici, on accorde sa confiance ou on se méfie des voisins, on essaye de faire vivre les siens en espérant des jours meilleurs ou en se résignant. Certains, qui paraissent riches, sont à la fois enviés et critiqués: leur aisance aurait, paraît-il, été bien mal acquise...

Les gamines vont grandir, les autres filles aussi, ainsi que les garçons. Ces derniers sont tous attirés par Lila, à des degrés divers. Elle est le centre d'intérêt principal d'Elena, mais aussi de tout le quartier, à cause de son caractère indomptable et imprévisible, et de son intelligence supérieure, lui promettant de brillantes études. Contre toute attente, elle abandonnera l'école pour travailler à la cordonnerie de son père. Elena ira au lycée, nourrissant toujours à l'égard de son amie une admiration sans borne, cherchant à la comprendre, prenant son parti.

 Elena Ferrante nous invite, au sein de cette bande d'ados, dont les garçons rêvent d'argent pour épater les filles et dont celles-ci hésitent à céder à celui-ci ou celui-là dans un espoir de vie confortable, à suivre l'histoire de ce quartier pauvre. Elle accentue sa description en poussant les gamins à faire parfois une incursion dans les quartiers huppés de la ville, ou en inventant des vacances au soleil dans une île. Le contraste est violent.

Fresque aux couleurs vives, malgré la difficulté des rayons du soleil à se frayer un chemin entre les immeubles vétustes et la poussière en suspension permanente, ce roman est un chant de vie.

 

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mardi 6 décembre 2016

En Haut d'En Bas

   Corinne traverse la maison, bonjour papa, bonjour maman, les portes fermées, il faut les ouvrir et puis les refermer, contourner la table et les plantes vertes. L’aspirateur vrombit et la poussière se dépose à nouveau, l’aspirateur vrombit et la poussière se dépose encore, aujourd’hui, hier, demain et pour son anniversaire. Le chat quitte sa chaise, Corinne enfile sa pelisse tigrée. Le portemanteau vacille, surpris de sa soudaine légèreté. Le chat tigré pousse la porte et Corinne sort dans la lumière grise du matin d’En Bas. Autobus en retard, caddy abandonné, trop tard pour le ranger avec les autres, yeux ternes, démarche fatiguée déjà, presser le pas, se presser dans l’ascenseur,  pourquoi n’y a-t-il aucune orange à presser, goûter son jus acide et sucré à la fois, réveil fruité. Corinne salive. Pas encore.

   Avancer sans traîner les pieds. Le pied de la pente est là, juste derrière le mur infranchissable du flot des voitures, coincées sur la rue qui les emmène vers leurs obligations. Obligée d’attendre. Toujours obligée d’attendre quelque chose ou de faire quelque chose avant ou au lieu de, et attendre le bon moment pour. Pour traverser les circulants qui vont qui viennent. Il faut les suivre ou bien les éviter.

   Afficher l'image d'origineUne trouée dans le flot. Ce n’est pas la Mer Rouge. Pourtant il ne faut pas se laisser distraire par les insignifiants qui polluent, par les entraves sournoises, par les bonnes intentions qui pavent l’Enfer. Ne pas perdre de temps, concentrer l’énergie sur l’autre rive, avant que le flot ne l’engloutisse en un coup de langue, tel un caméléon tapi dans le fond de l’esprit hésitant. Vite, traverser le ruban noir Mac-Adam, libre de ses carcasses bruyantes et malodorantes. Corinne saute sur le trottoir et tourne au coin de la rue, suit sa décision, suivie par quelques égarés, évadés d’En Bas, décidés à marcher devant. Levant les yeux vers la lueur brumeuse du matin d’ici, où un frêle trait de lumière dépoussière vaguement l’horizon, Corinne entrevoit le chemin bordé de haies fleuries. Parfois un passage invite à l’exploration. Se laisser tenter ou poursuivre droit devant ? Début de liberté. Accepter l’inconnu. Surprise du moment gratuit. S’arrêter, écouter. Le chant de la mésange, le grincement d’un portillon. On vient. Qui ? C’est un chemin privé ici, partez. Qui a dit ça ? Peu importe. Il reste la mémoire du chant de la mésange et du plaisir d’oser s’écarter de la route. Corinne reprend le cours de son envie, envie qu’elle ne définit pas. Marche le long des haies. Fleuries, certes, mais limitant le champ du regard. Obligée, encore obligée de s’orienter devant, poser les yeux sur le point du bout du chemin. Pente raide, de plus en plus raide. Corinne se retourne. Panorama sur l’En Bas noyé dans sa grisaille. Des maisons disparues, on perçoit la rumeur. Des rues invisibles montent clacksons, invectives et vrombissements. 

  Afficher l'image d'origine Corinne marche, marche encore. Les haies moins hautes laissent apparaître l’herbe verte et folle. Des arbres ça et là s’échappent de la terre et dressent leur ramure au-dessus des nuages. Les haricots magiques, pense Corinne. Elle hâte le pas et monte les marches qui contournent les troncs. Entre ciel et terre, juste au milieu. Tout est loin. Petit, petit, petit. Petit et rabougri en Bas, fatigué-fané-oublié. Tout est petit, petit, petit, en Haut. Un point lumineux, mystérieux, invitant à la curiosité. Envie de voir, de savoir, ailleurs, autrement. Une marche puis l’autre et encore une, de plus en plus faciles pour atteindre la place de la fontaine.

   Jet multi bulle jouant à la surface de l’eau s’échappe du bassin et cours et cours. Les enfants rient et les vieux plissent leurs yeux où la jeunesse s’est concentrée. L’air frais soulève les boucles des fillettes et les tabliers
Afficher l'image d'origine des mamettes. Corinne suit le ruisseau qui traverse la ville. Les portes des maisons sont ouvertes sur des effluves ici épi
cées, là aromatisées. Des hommes passent en groupes, devisant joyeusement, la démarche lente et fluide. D’où viennent-ils ? demande Corinne. Le travail est fini lui répond une femme élégante au pas de danseuse... Et vous ? Moi aussi je profite de l’air du temps. Vous êtes notre invitée. Corinne lui emboîte le pas et découvre les secrets de la ville poudrée de lumière. On y respire un silence léger, toujours prêt à être rompu par un arpège sorti d’une fenêtre, un rire éclatant en mille étoiles, l’exclamation joyeuse du plaisir de se rencontrer. Les façades colorées changent de teintes au gré des humeurs de leurs habitants, depuis le rouge intense de la passion des amants ou des artistes, au bleu azuréen de la gratitude apaisée de l’aïeule, en passant par le mauve presque rose des soirées tranquilles de la famille réunie.

   Corinne sait de quoi elle a envie. Elle s’arrête devant la porte ouverte de la maison jaune d’or, et entre dans sa nouvelle vie ensoleillée de libre quiétude.

 

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jeudi 7 janvier 2016

Le petit photographe

 

 

 

ballon-de-foot

Eté, chaleur, poussière. Enzo ne semble pas s’en soucier. Sur la place San Sébastien, depuis le début de l’après-midi, il court derrière le ballon. Ses camarades, agglutinés autour de lui tels un essaim en folie hurlent leur 

plaisir et leur excitation. Les pieds virevoltent, se suivent, se rattrapent, se dépassent, s’entrecroisent. Tlac ! Super ! Le ballon sort, mené par le jeu de jambes

 époustouflant d’Andréa. Il approche des buts, il y est…Pan, la vigilance de Lorenzo l’éjecte à l’extérieur de la zone de jeu. Ouf, ce n’est qu’une touc

he. Remise en jeu, et c’est reparti.                                                                                      

Les anciens, assis à l’ombre du platane, se rappellent leur temps d’il y a longtemps, le temps où eux aussi marquaient les limites du terrain de foot avec leur chandail, et, sous la canicule, sous la pluie, sous le vent violent, disputaient âprement leurs matchs. C’était le temps d’avant, le leur. Et puis leurs enfants avaient pris leur tour, avec leurs T-shirts. Parmi eux, Antonio, le père d’Enzo. Ç’avait été un brave gosse qui était devenu un chic type… Les cris des gamins les fatiguent un peu, mais après tout, il n’y a pas tant de distractions ici, et le spectacle vaut bien quelques désagréments.

Enzo, au milieu de ses copains, s’enivre de bruit, de mouvement, de lumière, de poussière. Ils sont une dizaine à s’échauffer chaque fois qu’il vient sur la place avec son ballon. Son ballon, sa seule richesse. Son père le lui a offert pour ses dix ans. Un vrai ballon de foot qu’ils étaient allés acheter ensemble à la ville, dans un magasin spécialisé.

 

Cette année-là, quand Antonio avait demandé à son fils ce qui lui ferait plaisir pour son anniversaire, Enzo n’avait pas hésité : « Un ballon de foot. » Antonio avait alors décidé qu’ils iraient le choisir tous les deux, entre hommes. Quelle fête ! Maria était restée à la maison, évidemment. Elle leur avait préparé un festin de roi. Quand ils étaient rentrés, elle avait dit : « A table. » Le père et le fils avaient échangé des regards complices durant tout le repas, ce qui n’avait pas échappé à Maria, pour son plus grand plaisir. Elle était heureuse entre ses deux hommes…

 

Antonio était un travailleur courageux, un mari gentil et un père attentionné. Soucieux du confort des siens, il ne ménageait pas sa peine pour rapporter à la maison un salaire correct et de quoi améliorer le quotidien grâce à un petit lopin de terre qu’il avait acquis à force de travail et d’économies. En revenant de la conserverie, il y cultivait fruits et légumes en quantité suffisante pour leur consommation mais aussi pour garnir un petit étal au marché du samedi. La vie était douce, même si les journées étaient longues et fatigantes.

Maria tenait sa maison avec rigueur, même si l’entretien du ménage et du linge ne la passionnaient pas. Pourtant, elle concoctait avec plaisir des plats odorants avec les produits de leur potager, d’autant qu’elle en recevait sa récompense dans les yeux gourmands de son fils et de son mari. Mais ce qui l’intéressait vraiment, c’était la couture. Son habileté à manier les ciseaux de tailleur et l’aiguille, son imagination pour transformer un morceau d’étoffe en un vêtement élégant étaient connues de tous et ses voisines lui demandaient souvent de leur confectionner leurs habits de fêtes. Maria ne se faisait pas prier et c’est même avec impatience qu’elle attendait le coupon de tissu qu’elle devrait travailler. Elle se mettait très vite à l’ouvrage. Elle prenait un plaisir toujours plus vif à réaliser un vêtement à la fois original, élégant et seyant et à rehausser son œuvre de détails raffinés.

Enzo vivait une enfance insouciante entre ses parents aimants, l’école, les copains et le foot sur la place San Sébastien. C’était un enfant vif, juste assez turbulent pour ressembler à tous les garçons de son âge. Elève appliqué, il faisait la fierté d’Antonio et de Maria. Son père était le plus fort et sa mère la plus belle. Il lui disait : « Quand je serai grand, je serai photographe et je prendrai mille photos de toi et je décorerai toute la maison avec. »

 

Ce soir, Enzo et sa mère sont seuls à table. Le jeune garçon ne comprend rien à cette situation inédite. C’est la première fois que son père n’est pas rentré pour dîner. « Papa va bientôt arriver ? » Maria regarde son fils d’un air absent. Jamais elle n’a été aussi silencieuse. D’habitude, elle l’accable de questions sur sa journée, sur l’école, sur son appétit : « Tu n’as pas faim, ce soir ? Ressers-toi un peu de poulet. Il faut prendre des forces si tu veux grandir et devenir costaud comme ton père. » Mais ce soir, rien.

— Maman, qu’est-ce qu’il y a !? Il se passe quelque chose ?

— Mange, mon garçon, ne t’occupe pas. Ce sont des histoires de grandes personnes. 

— Mais maman, pourquoi papa n’est pas avec nous ? Il faut bien que tu me dises, je suis grand ! Il est parti ? 

— Ne dis pas de bêtises.

—Alors, c’est grave ?

Et là, Maria n’en peut plus, ses larmes jaillissent, ruissellent. Elle 

se recroqueville sur sa chaise en un long, long sanglot. Enzo n’a fait qu’un bond. Il entoure les épaules de sa mère de ses bras. « Il est si méchant qu’il te fait pleurer ? » « Mon pauvre enfant c’est bien pire que ça. Ton père n’est surtout pas méchant. Ton père a eu un accident ce matin. Il s’est fait renverser par une voiture. On l’a emmené à l’hôpital. »

 

Enzo accompagne sa mère à l’hôpital ce dimanche. Maria tire la chaise des visiteurs près du lit et s’assoit. Elle prend la main de son mari et commence à lui raconter tous les menus évènements des jours précédents. Enzo se tient au fond de la chambre, les yeux rivés sur les tubes qui relient son père à toutes ses machines bruyantes. Il entend la voix douce de sa mère dérouler leur petite vie. On leur a recommandé de lui parler le plus possible afin de, peut-être, réveiller son esprit. Mais les yeux d’Antonio restent clos. Enzo et Maria guettent le moindre signe : un mouvement des paupières, un frisson, une ébauche de rictus sur son visage. Mais rien ne bouge.

A la maison, le temps se suspend et la mère et son fils n’osent pas le déranger, de peur du pire.

Et le pire survient. La directrice entre dans la classe et appelle Enzo. Le garçon, perpl

exe, la suit dans les couloirs. « Mon père va mieux ? » « Ta maman t’attend dans mon bureau. »

A l’enterrement, tous les voisins sont là, et les vieux aussi.

Et la vie reprend, difficile. Maria se met au jardinage, mais sur la table il n’y a plus que du bouillon au lard, quelques navets flottant dessus, car tout est vendu au marché du samedi. Heureusement, on n’est pas loin de Pâques et les commandes de couture affluent. Maria travaille le soir, après le jardin. Elle tait sa fatigue et envoie Enzo jouer au ballon avec ses copains sur place San Sébastien, « ce petit n’est pas responsable, c’est un enfant qui a le droit de s’amuser. » Et Enzo crie, court, tape dans le ballon avec les autres, dans un monde d’enfants, sans chagrin, sans accident, sans douleur. Il oublie quelques heures le grand vide qui s’est installé dans la maison.

 

Ainsi va la vie. Il faut bien avancer puisqu’on est là… Enzo aide parfois sa mère au jardin. Pas grand-chose : à huit ans, on ne pioche pas encore, on ne retourne pas la terre, on n’a pas encore le geste assez précis pour semer ou pou

r planter. Alors, on bine, on désherbe, on aide à la récolte des fraises ou des haricots. Enfin, quelques bricoles. Mais il le fait de bon cœur, tellement heureux de voir le regard de sa mère briller quand elle le félicite de son travail appliqué. Et pourtant, malgré tous ses efforts pour la soulager un peu, il voit bien la tristesse au fond de son regard.

Maria ne se plaint pas. Elle a un bon garçon, si gentil et travailleur. L’insouciance et la force de l’enfance l’éloignent souvent du Grand Deuil. Elle ne lui en veut pas, bien au contraire, elle se réjouit de voir son Enzo jouer, rire comme tous les gamins de son âge.

Et puis, elle a son amie Diletta qui avait été d’abord l’une de ses clientes ponctuelles. Les deux jeunes femmes avaient sympathisé au fil du temps et les essayages avaient bientôt fait place à des rencontres informelles autour d’une tasse de café. Un jour, Maria lui avait confié sa difficulté à manier les étoffes délicates à cause de ses mains rendues rugueuses par le jardinage. Elle avait même dû refuser certaines commandes à cause de ça. « Pourquoi ne cherches-tu pas à travailler à l’usine des bleus de travail ? Ils habi

llent tous les pêcheurs et tous les ouvriers d’ici. Il doit bien y avoir une place pour toi, avait suggéré Diletta. » Maria avait trouvait l’idée alléchante, mais elle ne voulait pas abandonner le lopin de terre de son Antonio. « J’ai entendu dire qu’ils proposaient du travail à façon, lui avait rétorqué son amie. Tu sais, pour les finitions. » C’est ainsi que Maria s’était présentée un jour au patron. L’affaire avait été rapidement conclue de sorte qu’elle dispose désormais d’une source de revenus régulière. Evidemment, ce n’est pas très intéressant, mais cela a au moins le mérite de ne pas être une tâche trop délicate, et donc elle ne risque pas d’abîmer le drap épais avec ses mains rêches.

 

Aujourd’hui, c’est dimanche Maria, derrière sa machine à coudre, pousse le tissu sous l’aiguille. Après la messe, Enzo est parti avec les autres enfants disputer un match de foot dans un village un peu éloigné. C’est le maître d’école qui a organisé cette bande de foufous en une équipe digne de ce nom. Bien sûr, chacun participe à son niveau, et le ballon d’Enzo 

fait partie des richesses du club. Certaines mamans confectionnent les sandwichs quand on se déplace un peu loin. Plusieurs papas transportent acteurs et matériels dans leur auto. Aujourd’hui, Maria profite de l’absence de son fils pour avancer son travail un peu plus vite que d’habitude afin d’améliorer leur ordinaire grâce à une commande supplémentaire.

En rentrant à la maison ce soir, Enzo remarque un sourire de victoire aux lèvres de sa mère. « Je suis content de te voir comme ça, s’écrie le gamin. Qui t’a dit ?

— Dit quoi ?

— Ben qu’on a gagné le championnat et que monsieur le maire réunit tout le monde à la mairie pour manger, boire et danser.

— Bravo, c’est une excellente nouvelle. Votre maître et toute l’équipe a bien mérité cette récompense. Et moi, j’ai aussi une bonne nouvelle pour toi, pour nous : je vais pouvoir livrer ma commande dès demain avec une semaine d’avance et mon patron m’a promis une prime si j’y arrivais. Nous irons donc à la ville la semaine prochaine pour nous acheter des habits neufs.  

— C’est super ! Alors maintenant, enlève vite ton tablier, ils nous attendent. »                                                                                

 

Maria et Enzo, marchent d’un pas joyeux le long des rues du village. Le soleil d’été encore haut dans le ciel découpe leurs ombres dansantes sur les vieux murs faisant presque oublier la tristesse de leur salpêtre.

Soudain, Enzo s’arrête. Maria, étonnée, se retourne. L’enfant s’exclame alors : « Maman, tu es la plus belle. Ne bouge plus. Clic, clac, je te prends en photo ! », et, avec le geste imaginaire du photographe tenant son appareil devant son visage, clignant d’un œil et appuyant sur le déclencheur, il capte sa mère, rayonnante, dans l’objectif de son cœur.

 

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jeudi 26 novembre 2015

La petite robe verte

 

 

    L’hiver s’habillait aujourd’hui de lumière. Il stylisait les branches des platanes en graphes élégants s’élançant sur le ciel clair. Les pas d’Elodie poursuivaient leur ombre avec la légèreté de l’insouciance. Elle avait ouvert son manteau sur la douceur de l’air et profitait de ce congé inattendu pour se promener en ville, seule, libre de son temps et de ses mouvements. Son patron lui avait dit : « Prenez votre après-midi, nous finaliseront ce projet demain, quand nous aurons obtenu tous les éléments qui nous manquent encore. Mais je compte sur vous les jours suivants : ils seront longs et denses. » Comme toujours, elle avait  pensé rentrer chez elle et avancer les tâches ménagères qu’elle réservait d’habitude au samedi afin de se consacrer davantage à Jean-Christophe et aux enfants le dimanche, cela lui aurait permis de se dévouer un jour de plus. Mais l’occasion était trop belle, le temps si clément. Et après tout, désobéir une fois à ses automatismes de mère de famille raisonnable  n’aurait aucun impact sur le cours habituel de sa vie.

    Un arrêt au parc. Assise sur un banc, caressée par la chaleur douce du soleil hivernal. Autour d’elle, le va et vient des promeneurs profitant de leur pause de midi pour goûter le calme des lieux avant de replonger dans leurs occupations professionnelles. La pavane aléatoire et dandinante des pigeons à la recherche d’une miette de pain ou de biscuit, leurs petites pattes s’agitant parfois brusquement pour transporter rapidement l’oiseau un peu plus loin, sans savoir pourquoi, peut-être seulement pour se dégourdir. Elodie les regardait sans les voir, les yeux dans le vague. Heureuse de ce moment hors de son quotidien.

    Elle jeta un regard sur sa montre, geste machinal qu’elle réprima aussitôt. Pas d’horaire cet après-midi. Elle se leva pourtant mais c’est un pas nonchalant qui la conduisit vers les rues commerçantes. Les décors de Noël paraissaient incongrus sous ce ciel presque printanier. Elodie admira les vitrines où les articles présentés participaient de la fête par leur mise en scène chamarrée. Et puis là, une petite robe verte, adossée à une chaise Napoléon rouge et or. Elle semblait l’attendre, sans impatience puisqu’elle avait pris une pose confortable, sa jupe moirée déployée en contrepoint sur l’assise de velours cramoisi. Elodie poussa la porte de la boutique et demanda à essayer le vêtement. Mais bien sûr, madame. Quelle est votre taille ? Manteau, écharpe, pull et pantalon abandonnés aux patères, la jeune femme sortit de la cabine pour mieux se regarder dans le miroir. Cette robe avait été confectionnée pour elle. Et ce vert ! Harmonie parfaite avec ses cheveux aux reflets roux, ses prunelles noisette et son teint de pêche, comme disait sa grand-mère. De face, de dos. Plus près, plus loin. Aucun doute c’était celle-là. Il la lui fallait.

    Son emplette à la main, Elodie pénétra dans ce salon de thé dont lui avait parlé sa belle-sœur. Jean-Christophe, enthousiaste comme toujours avait assuré : « Nous irons ma chérie, nous trouverons le temps. » Le temps est illimité, bien sûr. Mais sa course est irrépressible. Il s’enfuit sans nous attendre. Un thé de Chine, s’il vous plaît, et un moelleux au chocolat. Les conversations des tables voisines lui parvenaient comme un murmure léger. L’ambiance feutrée filtrait le bruit et la lumière de la rue. Elodie se sentit tout à coup hors du temps, en suspension au-dessus des vicissitudes et des contraintes, loin de son petit monde fait de petites choses mesquines : ne pas oublier le pain, la cuisson des haricots, vider la machine à laver, rédiger le chèque pour la cantine des enfants, repasser la chemise de Jean-Christophe. Un espace d’infinie liberté s’ouvrait soudain dans son esprit. Les clients du salon se succédèrent bien des fois. Elodie commanda un autre thé, puis un autre encore. Quand elle sortit, la nuit s’étendait sur la ville. Elle décida de compléter sa tenue et entra aux Galeries Lafayette. Elle s’offrit des chaussures hors de prix et une étole un peu chaude en cachemire et quelques colifichets et un rouge à lèvre et des bas à couture et, et, et... Elle passait gaiement d’un rayon à l’autre, les yeux brillants comme ceux d’un enfant devant tous les cadeaux déposés au pied de l’arbre de Noël. L’heure de son train était depuis longtemps dépassée, mais peu lui importait. Elle prit une chambre d’hôtel. Elle se prélassa dans un bain moussant et parfumé. Elle enfila sa superbe robe. Le grand miroir lui renvoya l’image idéale qu’elle avait d’elle. Elle irait au concert ce soir, elle s’était fait réserver une place par l’accueil de l’hôtel. Demain, elle… demain…

 

    Jean-Christophe s’était précipité à l’école : personne n’était venu chercher les enfants. Le patron d’Elodie avait appelé plusieurs fois, plusieurs jours de suite. Jean-Christophe s’était rendu à la police dès le lendemain et le surlendemain aussi. Il avait reçu la même réponse : on ne pouvait rien faire puisque madame Langlois était majeure.

 

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vendredi 6 février 2015

Mercure de : Amélie Nothomb, chez Albin Michel

Une île. Un vieil homme et une jeune fille y vivent à l'abri de tout reflet. Une infirmière survient pour soigner la jeune fille.

Eventail des passions fatales, de l'imposture et de l'absolu amoureux.

Délicat passage entre illusion et vériré...

Prenant.

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mercredi 4 février 2015

Les trois erreurs de ma vie de: Chetan Baghat aux éditions du Cherche-Midi

      C'est une plongée dans le monde laborieux et inventf des petites gens qui chechent à s'en sortir au milieu des catastrophes naturelles, comme un tremblement de terre, ou humaines, comme la lutte sanglante qui sévit entre hindous et musulmans.

      Cette société figée dans ses traditions, nous est présentée à travers les regards de trois jeunes Indiens qui sont très copains : le neveu d'un prêtre, le fils d'une femme seule et un fervent amateur de criket.

       Une indéniable joie de vivre, un espoir sans faille, soutenus par un vrai courage et par une foi indéracinable dans la nature humaine subsistent malgré tous les malheurs graves qui s'abattent sur eux.

       Dans ce contexte, le narrateur, pensant avoir épuisé toutes ses propres ressources, en appelle à une personne très éloignée de lui pour une ultime démarche.

       Ecriture légère, vive et souriante malgré la gravité des évènements.

      On sort de ce livre réconcilié avec la vie.

 

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mardi 3 février 2015

Un secret (Philippe Grimbert chez Grasset)

Fils unique et gringalet de parents sportifs et magnifiques, le narrateur imagine le passé heureux de sa famille. Il s'invente un frère beau, grand et fort comme ses parents, avec lequel il peut se bagarrer. Peu à peu, grâce à Louise, la voisine et amie de la famille, la vérité lui sera dévoilée. 

Il apprendra par quels concours de circonstances terribles ses parents se sont rencontrés, aimés et épousés, enfouissant au fond d'eux-même un horrible et cruel secret. Il cheminera alors à travers les évènements tragiques de la guerre pour enfin trouver son identité.

Ecrit au présent, ce récit nous plonge dans la réalité crue de ces vies estropiées par le nazisme.

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