L’hiver s’habillait aujourd’hui de lumière. Il stylisait les branches des platanes en graphes élégants s’élançant sur le ciel clair. Les pas d’Elodie poursuivaient leur ombre avec la légèreté de l’insouciance. Elle avait ouvert son manteau sur la douceur de l’air et profitait de ce congé inattendu pour se promener en ville, seule, libre de son temps et de ses mouvements. Son patron lui avait dit : « Prenez votre après-midi, nous finaliserons ce projet demain, quand nous aurons obtenu tous les éléments qui nous manquent encore. Mais je compte sur vous les jours suivants : ils seront longs et denses. » Comme toujours, elle avait  pensé rentrer chez elle et avancer les tâches ménagères qu’elle réservait d’habitude au samedi afin de se consacrer davantage à Jean-Christophe et aux enfants le dimanche, cela lui aurait permis de se dévouer un jour de plus. Mais l’occasion était trop belle, le temps si clément. Et après tout, désobéir une fois à ses automatismes de mère de famille raisonnable  n’aurait aucun impact sur le cours habituel de sa vie.

    Un arrêt au parc. Assise sur un banc, caressée par la chaleur douce du soleil hivernal. Autour d’elle, le va et vient des promeneurs profitant de leur pause de midi pour goûter le calme des lieux avant de replonger dans leurs occupations professionnelles. La pavane aléatoire et dandinante des pigeons à la recherche d’une miette de pain ou de biscuit, leurs petites pattes s’agitant parfois brusquement pour transporter rapidement l’oiseau un peu plus loin, sans savoir pourquoi, peut-être seulement pour se dégourdir. Elodie les regardait sans les voir, les yeux dans le vague. Heureuse de ce moment hors de son quotidien.

    Elle jeta un regard sur sa montre, geste machinal qu’elle réprima aussitôt. Pas d’horaire cet après-midi. Elle se leva pourtant mais c’est un pas nonchalant qui la conduisit vers les rues commerçantes. Les décors de Noël paraissaient incongrus sous ce ciel presque printanier. Elodie admira les vitrines où les articles présentés participaient de la fête par leur mise en scène chamarrée. Et puis là, une petite robe verte, adossée à une chaise Napoléon rouge et or. Elle semblait l’attendre, sans impatience puisqu’elle avait pris une pose confortable, sa jupe moirée déployée en contrepoint sur l’assise de velours cramoisi. Elodie poussa la porte de la boutique et demanda à essayer le vêtement. Mais bien sûr, madame. Quelle est votre taille ? Manteau, écharpe, pull et pantalon abandonnés aux patères, la jeune femme sortit de la cabine pour mieux se regarder dans le miroir. Cette robe avait été confectionnée pour elle. Et ce vert ! Harmonie parfaite avec ses cheveux aux reflets roux, ses prunelles noisette et son teint de pêche, comme disait sa grand-mère. De face, de dos. Plus près, plus loin. Aucun doute c’était celle-là. Il la lui fallait.

    Son emplette à la main, Elodie pénétra dans ce salon de thé dont lui avait parlé sa belle-sœur. Jean-Christophe, enthousiaste comme toujours avait assuré : « Nous irons ma chérie, nous trouverons le temps. » Le temps est illimité, bien sûr. Mais sa course est irrépressible. Il s’enfuit sans nous attendre. Un thé de Chine, s’il vous plaît, et un moelleux au chocolat. Les conversations des tables voisines lui parvenaient comme un murmure léger. L’ambiance feutrée filtrait le bruit et la lumière de la rue. Elodie se sentit tout à coup hors du temps, en suspension au-dessus des vicissitudes et des contraintes, loin de son petit monde fait de petites choses mesquines : ne pas oublier le pain, la cuisson des haricots, vider la machine à laver, rédiger le chèque pour la cantine des enfants, repasser la chemise de Jean-Christophe. Un espace d’infinie liberté s’ouvrait soudain dans son esprit. Les clients du salon se succédèrent bien des fois. Elodie commanda un autre thé, puis un autre encore. Quand elle sortit, la nuit s’étendait sur la ville. Elle décida de compléter sa tenue et entra aux Galeries Lafayette. Elle s’offrit des chaussures hors de prix et une étole un peu chaude en cachemire et quelques colifichets et un rouge à lèvre et des bas à couture et, et, et... Elle passait gaiement d’un rayon à l’autre, les yeux brillants comme ceux d’un enfant devant tous les cadeaux déposés au pied de l’arbre de Noël. L’heure de son train était depuis longtemps dépassée, mais peu lui importait. Elle prit une chambre d’hôtel. Elle se prélassa dans un bain moussant et parfumé. Elle enfila sa superbe robe. Le grand miroir lui renvoya l’image idéale qu’elle avait d’elle. Elle irait au concert ce soir, elle s’était fait réserver une place par l’accueil de l’hôtel. Demain, elle… demain…

 

    Jean-Christophe s’était précipité à l’école : personne n’était venu chercher les enfants. Le patron d’Elodie avait appelé plusieurs fois, plusieurs jours de suite. Jean-Christophe s’était rendu à la police dès le lendemain et le surlendemain aussi. Il avait reçu la même réponse : on ne pouvait rien faire puisque madame Langlois était majeure.