fourmu, béliermatelot 

La cabane au bout du monde

Après une marche de plus d’une demi-heure sur une pente assez raide, se tordant les pieds tous les dix pas sur ce chemin caillouteux, Francis aperçut enfin la maison de Camille. Il regretta aussitôt d’avoir sué sang et eau pour arriver là, devant ce cabanon au crépi grisâtre, aux volets en attente d’un coup de propre, au toit recouvert d’une couche d’un vert inquiétant. Il avait dû y avoir autrefois une allée conduisant à la porte car l’herbe était rare et courte sur une bande serpentant entre des touffes de potentilles folles et d’asters rachitiques. Il s’arrêta quelques instants pour reprendre sa respiration mais aussi son calme. En s’épongeant le front, il observa encore la bâtisse et ses abords, tentant d’y découvrir une note positive. Mais non, vraiment, rien ne plaidait en sa faveur. Le soleil basculait lentement mais sûrement derrière la montagne. Il consulta sa montre. Il ne serait pas de retour au village avant la nuit. La seule décision à prendre s’imposa : dormir ici, au bout du monde. Il serait temps demain d’envisager d’autres solutions. Mais y en avait-il ?

 Francis poussa la porte de la maison. D’abord il ne distingua rien. Il se dirigea vers le mince trait de lumière qui filtrait sous une fenêtre, ouvrit celle-ci ainsi que les volets. Le jour déclinant de cette fin d’après-midi s’étala timidement dans la pièce, révélant un ameublement rudimentaire. Une épaisse table en chêne et ses deux bancs occupaient presque la moitié de l’espace. Dans un angle, des éléments de cuisine, évier, cuisinière et réfrigérateur, tous deux à gaz, jouxtaient un placard haut renfermant la vaisselle, elle aussi réduite à l’indispensable. Il chercha la lampe de camping que Camille lui avait dit avoir rangée sur l’étagère. Il l’alluma juste au moment où Râ s’éclipsait sans autre formalité. Dans le fond de la pièce, une porte donnait sur une chambre contrastant avec le séjour précédente par un confort et une décoration qu’il n’espérait pas, à ce stade de l’aventure. Un grand lit et son matelas épais n’attendaient que les draps et la couette qu’il trouva dans l’armoire, enfermés dans un sac sous vide. Sous la fenêtre, un bureau d’une bonne dimension et son fauteuil ergonomique semblaient vouloir encourager l’écrivain en panne d’inspiration.

Francis soulagea son dos de son gros sac et se laissa tomber sur le lit. Finalement, Camille avait raison, c’était l’endroit idéal.

Camille avait toujours des solutions à tous les problèmes de tous ses amis. Et Francis avait le privilège de compter parmi ceux-ci. Camille, au terme d’une longue carrière d’assistante sociale, avait pris une retraite bien méritée. Elle s’était installée dans le quartier le plus vivant de sa ville, afin de ne manquer aucune occasion de spectacles, conférences, films, sans oublier les soirées partagée avec ses amis autour d’une bonne table, de préférence chez elle, car elle aimait cuisiner. Elle recevait au moins une fois chaque mois un groupe hétéroclite de convives dont le seul point commun était sans aucun doute leur affection pour elle. On rencontrait là, ensemble ou séparément, Rodolphe, le chef d’orchestre, Valentine, la réceptionniste de l’hôtel Bienvenue et mère célibataire, Adrien, l’apiculteur, Damien, le serveur du Mac-Do, Aurélie la buraliste et son mari le talonneur de l’équipe de rugby locale, et Francis.   

Comme chaque fois qu’il avait un coup de blues, Francis avait téléphoné à Camille. Dès les trois phrases de politesse échangées, la perspicacité de la retraitée avait décelé l’humeur chagrine de son interlocuteur. « Viens à la maison, le café est prêt.» C’est ainsi que Francis, une tasse à la main, avait décrit la situation d’urgence dans laquelle il se trouvait. Son manuscrit, commencé depuis deux ans ne comportait que cent vingt-trois pages de brouillon. Son éditeur lui laissait une ultime chance de trois semaines. Au terme de ce sursis, les jeux seraient définitivement faits : le pactole ou le remboursement de l’avance qu’il avait déjà dépensée, alourdi des frais d’indemnisation qu’il n’osait même pas chiffrer. Camille avait immédiatement réagi : « J’ai ce qu’il te faut : un endroit loin de la vie trépidante de la cité. »

Voilà pourquoi il se retrouvait ce soir assis sur un lit dans le fond d’une cabane, éclairé par une lampe à gaz, au bout du monde.

 

............................................................................................

 

 

Brutus

 

Brutus

( toile d'Ivan Dmitriev,)

Clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac.

 La mâchoire inférieure se balance au rythme de ses pas, et les dents s’entrechoquent, en marquant la mesure de la Danse macabre.

C’était, encore hier, un beau bélier, gros et gras, prêt pour le régal des convives. Mais voilà, Brutus ne l’avait pas pris comme ça. Pas question de me faire manger par de gros goulus, moi, un bélier de la plus pure race. Comment une telle pensée avait osé leur traverser l’esprit se disait-il?  

Alors quoi faire ? Le mort. Bien mort. Si mort que les fourmis y ont cru. Etendu au pied de l’abricotier, les pattes en l’air, il avait attendu. Pas longtemps. Rameutées par une exploratrice aventurière, elles s’étaient rassemblées autour de lui. Elles avaient commencé à lui grimper dessus, sur le ventre, sur la tête, sur les pattes et dans les oreilles. Il entendait leurs réflexions : « Il est mort. » «  Non, je ne crois pas. » « Mais si, regarde, même ses paupières ne bougent plus. » « Attendez, je vais encore vérifier quelque chose. » La dernière à avoir parlé se glissa dans l’une de ses narines. Elle allait, venait, montait, descendait. Ses petites pattes lui chatouillaient la muqueuse. Il ne put se retenir : « A…a…atchhhouuum !!! »

La pauvre fourmi fut éjectée, mise sur orbite. Elle tourna trois fois autour du feuillage de l’abricotier. Puis le vent prit le relais et elle se mit à flotter au-dessus du jardin et passa devant les fenêtres de la ferme. Quand tout à coup, la fermière secoua son chiffon à poussière. Vlan ! Un grand coup sur notre fourmi. Paf ! Précipitée sur le sol, elle se redressa, ahurie, très énervée. Où était-elle ? Elle agita ses antennes pour les défroisser et  les dirigea sur le sol. Snif-snif-snif. Par où étaient passées ses copines ? Ah ! Les voilà. Elle tricota aussi vite que lui permettaient ses petites pattes, en suivant les phéromones de sa tribu. Elle ne mit pas tant de temps qu’on aurait pu le croire pour rejoindre le groupe des fourmis qui rentraient à la maison. « Eh ! Ne partez pas ! C’est trop fort ! Vous avez vu ce qu’il m’a fait ? Sus à l’ennemi ! A l’abordage ! » Et tous les insectes, comme une seule fourmi, reprirent l’escalade de sieur le bélier.

Ah non, se disait-il ? Ça ne va pas recommencer. Que me veulent ces bestioles ? Mais elles grimpent partout ! Pauvre de moi. J’ai beau me rouler par terre, elles s’accrochent. Allez, un petit sprint. Mais elles sont toujours là. Aïe-aïe-aïe. Elles s’attaquent à mes joues ! Et je les sens partout. Je commence à avoir froid. Voyons, à quoi ressemble mon ventre ? Eh ! Je n’ai plus que les os. Je vois mes côtes. Et mes pattes aussi sont squelettiques. Voilà que le vent passe à travers mon crâne, du trou d’une oreille au trou de l’autre oreille.

Brutus accéléra, galopa. Mais la rivière était loin. Quand ses pattes se posaient sur le sol, elles faisaient un drôle de bruit. Un bruit de castagnettes en folie. Il se sentait de moins en moins lourd. Il avait de plus en plus de mal à avancer. Son allure ralentissait. Il perdait ses muscles sous les mâchoires des carnassières. Cic-cric-cric faisaient les milliers de mandibules à l’œuvre.  Mais Brutus ne les entendait pas car ses oreilles avaient disparu. Les fourmis continuaient, inlassables, leur nettoyage, sans se soucier du tangage ni du roulis, trop occupées à grignoter méticuleusement tout ce qui était comestible.

Enfin, Brutus arriva à la rivière. Dans un dernier effort, il se jeta dans l’eau. Toutes les fourmis, surprises, lâchèrent brusquement prise et se retrouvèrent à flotter comme un petit nuage que le ciel aurait laissé tomber là par étourderie. Le courant les emportait, petites pointes noires piquées à la surface de l’onde.

Brutus remonta sur la berge. Il se retourna et se pencha sur la rive pour essayer de voir son reflet. Il vit un drôle de crâne de bélier qui le regardait et qui n’avait pas l’air très malin avec ses gros yeux qui roulaient éperdument au fond de leurs orbites. Brutus se demanda qui était ce farfelu. Avait-on idée de se balader ainsi, sans poil. A poil.  Il mit un certain temps à admettre que ce monstre, c’était lui ! Plus le moindre petit morceau de chair sur ses os. Et ces yeux fous, qui tentaient d’apercevoir ce qui se passait à l’extérieur de leur carapace ! Qu’ils étaient moches ! Tout cela était absolument ridicule. Et même si le ridicule ne tue pas, Brutus se prit à désespérer de son sort.

Tout à coup, il remarqua que ses cornes s’élevaient toujours fièrement au-dessus de son crâne. Cette vision le rasséréna et il se dit que l’honneur était sauf.

Alors, il se redressa et, dignement, s’éloigna de la rivière.

Clac-clac-clac-clac-clac, clac-clac-clac-clac-clac, Clac-clac-clac-clac-clac Clac-clac-clac-clac-clac. Quelle joyeuse Danse macabre !

 

......................................................................................................................

 

Mensonge d’écume, le matelot,

Mensonge d’écume est né sur le port, a embarqué jeune sur La Vagabonde. Loin de chez lui durant de longues périodes, il enchante les enfants et leurs parents quand La Vagabonde le leur ramène. Il leur raconte des histoires toutes plus merveilleuses les unes que les autres. Il est toujours très attendu car on sait que chaque voyage enrichit son répertoire.

 

Quand il se lance dans ses récits, son public traverse avec lui l’Océan, affronte les terribles tempêtes, s’éponge le front ruisselant de sueur sur les eaux tropicales, écope énergiquement le pont sous les rafales des averses d’hiver. Il rencontre des personnages extraordinaires dans des contrées étonnantes, où le soleil n’a pas la même couleur, où les forêts sont si denses qu’il y fait nuit, où la chaleur accable à tel point que les gens ne portent pas de vêtements et dansent pour faire venir la pluie.

 

Il parle aussi de pays où le froid règne toute l’année même si le soleil ne s’y éteint pas pendant six mois, où les pêcheurs brisent la glace pour lancer leur hameçon, où des montagnes gelées dérivent sur la mer, où la plupart des animaux sont blancs.

 

On ne sait jamais où la fiction se détache de la réalité. On voyage avec lui tout autour du Monde et du rêve. Sa parole est abondante. Chaque aventure en entraîne une autre et toutes jaillissent, s’élèvent, retombent et rebondissent

Comme l’écume à la crête des vagues.

 

.................................................................................

 

Rencontre

Le quai s’étire longtemps après le dernier pilier. En ce matin lumineux du début de l’été, les voyageurs, peu nombreux, s’égrainent sur toute sa longueur. La voiture quatorze où est réservée ma place, doit se positionner en face de la lettre W, presque la dernière. À quelques pas en avant, en-dessous de la lettre U, vous attendez dans la clarté sereine. Vous portez avec aisance votre sac en bandoulière. Contient-il des dossiers ou un ordinateur ? Quel que soit son poids, vous gardez cette allure dégagée, à la fois distinguée et nonchalante des hommes sûrs d’eux, en harmonie avec eux-mêmes. Votre costume gris, d’une coupe si classique qu’elle en deviendrait sévère sur un autre que vous, confirme que votre déplacement est professionnel et vous distingue des vacanciers en jean et T-shirt. C’est votre chemise noire qui le rend moins conventionnel. D’ailleurs, son col est ouvert. Vos cheveux poivre et sel coupés courts, loin de vous vieillir, adoucissent les traits de votre visage. Pourtant, quand je me rapproche de vous, un détail m’effleure l’esprit : vos chaussures. On les attendrait fines, élégantes, d’un cuir souple et bien ciré. Elles sont larges, à semelles épaisses, en cuir, certes, mais noir, terne, confortables avant tout. Pourquoi un homme tel que vous porte ces souliers ?

Quand je passe devant vous, vous me saluez. Votre regard sourit. Vos yeux animés par les rides du bonheur qui les étoilent traduisent votre goût de la vie, une bienveillance naturelle et un intérêt évident pour les gens. C’est du moins ainsi que vous m’apparaissez quand mon regard croise le vôtre. Personne ne vous accompagne. Sans doute êtes-vous attendu au bout du voyage. Je poursuis mon chemin. Quel hasard a voulu que nous nous croisions sur ce quai ?

Quand le train arrive et s’arrête, vous montez dans le wagon qui se trouve devant vous, et je monte dans le mien. Je m’installe à ma place et sors de mon sac le livre qui m’accompagnera aujourd’hui. L’ouvrage posé sur la tablette, je laisse errer mon regard sur le quai à présent vide. Combien de séparations, de retrouvailles ont eu ce décor pour témoin ? Mon esprit vagabonde. Et vous, Inconnu au regard souriant, avez-vous quitté quelqu’un ? Êtes-vous en route vers une personne aimée ? Aimante ? Je me surprends à être indiscrète ; même si vous n’en savez rien, quel droit me permet ces interrogations ? Mentalement, je vous présente mes excuses. Pourtant, je me sens d’humeur midinette. La douceur de cette matinée, la perspective de ce voyage qui ne me lasse jamais, malgré le nombre incalculable de fois où je l’ai vécu, en sont responsables.

Il est vrai que j’ai parcouru ce trajet, aller-retour, très régulièrement depuis plusieurs années. Le paysage varie selon l’heure, la saison, le temps. J’y ai mes repères, immuables : telle rue longée d’immeubles à trois étages, tel restaurant dont l’enseigne est visible de très loin, même à deux cent quatre-vingts à l’heure, tel clocher porteur de souvenirs d’enfance. Entre ces sentinelles du temps immobile, s’inscrivent les variations du temps fugitif : fleurs et feuillages s’épanouissant dans un kaléidoscope dont chaque miroir reflète la couleur d’un jour, villages tantôt riants, tantôt moroses selon la vigueur du soleil, campagnes parfois radieuses sous le ciel d’été, parfois voilées par les brouillards de novembre, parfois immaculées sous la neige récente. Le TGV, rapide, sans secousse, presque sans bruit, offre à mes yeux toujours émerveillés, un film certes muet, mais tellement vivant qui défile tranquillement sur le grand écran de la vitre près de laquelle je réserve systématiquement ma place ─côté fenêtre─ quand cela est possible.

Mon regard revient sur le quai. Un quai est un lieu de passage. On y vient pour monter dans un train, pour accompagner quelqu’un, pour accueillir un voyageur. C’est un lieu d’attente : il vaut mieux y être en avance car, si le train qui arrive ou celui qui doit partir se fait parfois désirer, parfois longtemps, lui, ne fait preuve d’aucune patience…C’est un lieu de mouvement, le mouvement de tous ces gens qui se dirigent vers un ailleurs, qui viennent d’une autre vie, qui poursuivent un but, une personne, un rêve. C’est le décor traditionnel des romances à l’eau de rose, celui où elles débutent « dans un regard plein de promesses », celui où elles s’achèvent « dans un geste de la main, une écharpe flottant à la portière » — difficile aujourd’hui de tourner une telle scène derrière la vitre d’un TGV. Mon esprit aussi se promène dans sa fiction, imagine une rencontre improbable, merveilleuse, surprenante…Vous, peut-être, l’Inconnu.

Le TGV démarre en douceur et quitte le quai, la ville. Il prend sa vitesse de croisière. Sortant de ma rêverie, j’ouvre mon livre. Les premiers kilomètres traversent des zones industrielles qui manquent de poésie. Aussi, je me plonge dans ma lecture, dans l’imagination débridée de l’un de mes auteurs préférés. Son roman passionnant me promène à travers les âges et les contrées lointaines. Les aventures de ses personnages complexes me captivent. Je tourne les pages, impatiente de connaître l’enchaînement de leurs péripéties. Je suis dans un autre monde. Je vis sur un autre rythme. Je vous oublie, mon Inconnu. Pardon.

« Bonjour madame. »

 La voix m’enveloppe d’une douce vibration. Je m’extrais de ma lecture. Je lève les yeux. La réalité me surprend, me saisis, m’éblouit. Vous êtes là, Inconnu ! Vous êtes venu jusqu’à moi !

« Votre billet, s’il vous plaît ».

 

..........................................................................................................;

 

L’ombre des feuilles de platanes

 

Maryse est sortie tôt ce soir pour être sûre de ne pas être en retard. Elle attend ce jour depuis plusieurs mois. De son travail à sa maison, la distance se mesure en heures. Ascenseur, course folle, bousculade à l’entrée du tram. La ville passe le matin dans un sens et le soir en sens inverse. Les passagers gardent les yeux fixés sur un point devant eux, indifférents, fatigués. Quelle est leur destination ? Quelqu’un les attend-il ? Maryse ne le saura jamais.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes danse sur les berges du fleuve.

 

Cette semaine, sa collègue Nadine lui a annoncé qu’elle attendait un bébé. Elle serait en congé dans six mois. Maryse l’a félicitée. Nadine lui manquerait durant ces quelques semaines. Serait-elle remplacée ? Maryse aime bien Nadine, elles déjeunent ensemble au Croc-Midi chaque jeudi, elles prennent le même tram le soir et font un bout de chemin en bavardant. Nadine descend deux stations avant Maryse.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes danse sur les berges du fleuve.

 

Un jour, quand Maryse a voulu acheter sa carte mensuelle de tram, la machine était en panne. Elle a dû payer son transport à l’unité. Le lendemain, tout était rentré dans l’ordre, elle a pu obtenir son titre de transport habituel. Elle n’a jamais voulu prendre un abonnement à l’année. Elle préfère rebondir d’un mois sur l’autre. Sait-on jamais.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes danse sur les berges du fleuve.

 

Maryse regarde sa montre. Elle sera à l’heure. Elle a bien réuni, dans sa pochette rouge, tous les documents demandés. Elle a parfaitement préparé ce moment. Elle n’a d’ailleurs pas rencontré de difficultés particulières. La seule contrainte a été l’attente de l’accord de la banque. Aujourd’hui elle effectue la dernière démarche : la signature chez le notaire de l’achat de son appartement, 12, Quai des platanes, à quelques minutes du lieu de son travail.

Il fait beau. L’ombre des feuilles des platanes accompagnera désormais ses pas sur les berges du fleuve.

 

................................................................................................................................

 

Sauvée de justesse

 

Enfin Raymond a pris conscience de l’urgence de me conduire chez le spécialiste ! J’ai bien cru que j’allais mourir à la tâche sans que personne ne se soucie de moi.

Depuis un bon moment, je ne saurais dire depuis quand exactement, je tousse. Au lieu de s’inquiéter, Raymond me gronde et rouspète parce que je ne lui obéis pas instantanément. Il ne s’étonne même pas de voir ma santé s’affaiblir. Depuis l’achat de la nouvelle maison, il me fait porter et transporter toutes sortes de choses plus lourdes et plus sales les unes que les autres. Cela a commencé par le déblayage des gravats de la cuisine. J’ai passé le premier jour à aller et revenir de la maison à la déchetterie avec Raymond, pour évacuer les parpaings cassés, les ferrailles et les vieux carrelages. Puis, nous avons rapporté du plâtre, des pots de peinture, des carreaux de céramique, des appareils ménagers. Quand est venu le tour de la machine à laver, j’ai bien cru que nous n’y arriverions pas. C’est affreusement lourd ces trucs-là, et encombrants. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’essouffler sérieusement.

Mais Raymond n’a pas semblé s’en inquiéter. On aménageait le jardin à présent. À chaque effort supplémentaire, je sentais que mes forces m’abandonnaient un peu plus. Lorsqu’il a fallu grimper sur le talus derrière la maison pour y déposer les sacs de terre arable, j’ai cru défaillir. Même Raymond a pensé que je ne pourrais pas y arriver. Alors là, il a hurlé. « C’est pas possible, comment j’vais faire moi, maint’nant ? Et qui va me dépanner hein ! Avance ! Feignasse ! Qu’est-ce que tu crois, hein ? C’est pas fini, l’travail. J’ai encore deux allers-retours à me coltiner. Y s’agit pas de t’arrêter maintenant. C’est pas l’moment ! » Là-dessus, j’ai eu un sursaut de vigueur, mais pour combien de temps ? Nous avons tant bien que mal rapporté toute la terre nécessaire et Raymond s’est enfin calmé.

« Ouf ! Le plus gros est fait. Finalement, t’as tenu l’coup jusqu’à la fin. T’es ben brave. J’ai ben eu peur qu’tum’lâches ! Bon, je vais t’faire soigner à présent qu’ nous avons un peu d’ temps. » D’un coup, je me suis sentie ravigotée. Ce Raymond n’est pas si méchant qu’il paraît. Il est dur à la tâche et ne s’arrête lui-même qu’à la dernière extrémité. D’ailleurs cela lui avait valu une immobilisation de deux semaines par le passé pour un lumbago sous-estimé. L’ennui, c’est qu’il est comme ça avec tout le monde en général et avec moi en particulier.

Enfin, aujourd’hui, je me repose, je me laisse faire. On m’ausculte, on diagnostique. Il paraît que ce n’est pas grave puisque c’est pris à temps. C’est ce que j’entends dire par les personnes qui s’occupent de moi.

Quand Raymond revient me chercher, il est tout heureux de me retrouver. « Dis donc, Raymond, il était temps que tu me l’amènes ta guimbarde ! Encore cinq kilomètres et elle ne démarrait plus du tout !  Allez je te l’ai remise en état de marche pour un bon moment. Ça te fera trois cent cinquante euros. » « Eh ben dis donc, c’est pas donné tout d’même !  rechigne Raymond »

 Toujours à râler, Raymond. Mais je l’aime bien. D’ailleurs, est-ce que j’ai le choix ? Vroum Vroum. 

 

...............................................................................................................................................;

 

Tailleur et minijupe

Comme chaque jeudi, après son rendez-vous chez sa coiffeuse, mademoiselle Dupuis, Ernestine de son prénom, est venue s’attabler derrière un Darjeeling comme seul le Café des Quais sait le préparer. Sa mise en plis est réussie, cette fois. La semaine dernière, elle était trop frisée. Elle l’avait fait remarquer sèchement. Mais le mal était fait, il n’y avait plus eu qu’à attendre la séance suivante. Aujourd’hui, elle a bien précisé qu’elle ne laisserait pas une chance supplémentaire. C’est qu’il faut savoir se faire entendre parfois sinon on vous traite bientôt par-dessus la jambe. Heureusement, on l’a satisfaite cette fois.  Avant de sortir du salon, elle a posé délicatement son chapeau sur ses cheveux, un petit feutre gris, avec un léger mouvement de drapé sur un côté. Mademoiselle Dupuis aime bien ce chapeau, il va avec tout, surtout avec son tailleur de printemps. Il fait un temps merveilleux cet après-midi. Le soleil s’est fait attendre cette année, mais c’est sans doute pour mieux rayonner à présent. C’est l’occasion de ressortir son tailleur.

 

Mademoiselle Dupuis a acheté son journal, Le Figaro, au kiosque situé juste en face du café et elle est venue s’asseoir en terrasse pour profiter de la lumière printanière. Ce n’est que lorsqu’elle a été servie qu’elle l’a ouvert. Voyons : quelles nouvelles aujourd’hui ? On se demande comment tout cela va tourner. Après tous les désordres de l’année dernière, Pompidou est le seul capable de remettre la France en ordre de marche. Ah là là ! J’espère que le calme reviendra définitivement !

Mademoiselle Dupuis a levé les yeux du Figaro. Quelqu’un s’était installé à deux tables d’elle. Sous ses sourcils relevés, un éclair de réprobation teintée de malice passe dans ses yeux. Un sourire sarcastique étire à peine ses lèvres minces.

Cette petite jeune, comment peut-elle lire avec ses mèches dans les yeux ? Le Monde, évidemment, un journal pour les coupeurs de cheveux en quatre ! Qu’y comprend-elle ? Ça porte encore des chaussettes et ça se prend au sérieux. Quand elle aura pris froid, avec sa minirobe, elle ne viendra pas se plaindre. Tous les mêmes, ces jeunes, ils suivent la mode sans se poser de questions et ils jouent aux grandes personnes en croyant révolutionner le monde.

 

Alice a bien remarqué la petite bourgeoise en tailleur BCBG, avec son chapeau sur ses bouclettes, mais il n’y avait pas d’autre place sur cette terrasse. Elle se fiche bien de ce qu’elle peut penser. Qu’elle continue de lire son Figaro. Elle s’est assise tout de même deux tables plus loin. Sans attendre sa consommation, elle s’est plongée dans la lecture du  Monde. Minijupe écrue, polo beige et chaussettes noires. Ses pieds vont et viennent devant elle et sous son siège, pour finalement s’immobiliser dans une posture à la limite de l’équilibre, l’un appuyé par la pointe sur le socle de sa table, l’autre sous sa chaise, en position de départ, comme sur un starting-block. Pas encore dix-huit ans. Le bac dans quelques semaines. Elle s’intéresse vaguement aux affaires politiques. En mai de l’année dernière, sa sœur a manifesté sur les barricades. Elle ne comprend pas tout. Elle se ronge les ongles en se concentrant sur sa lecture. Cet article est très détaillé. Il est question des prochaines élections présidentielles. Si les jeunes avaient le droit de vote, ça bougerait, évidemment. Il y en a assez de se faire exploiter. C’était bien la peine de descendre dans la rue en 68 pour que rien ne change ! Mais tous ces candidats… Alice a bien du mal à analyser leurs arguments, et surtout à faire le lien avec ce que la prof de philo attend. Elle leur a demandé de s’inspirer des évènements politiques actuels pour la disserte sur la démocratie.

Ah ! Voilà son Orangina. Elle lève les yeux pour remercier le serveur.

C’est pas vrai, la vieille est en train de la regarder avec insistance ! Elle en était sûre. De quoi elle se mêle, celle-là ? Est-ce qu’Alice lui demande pourquoi elle lit ce journal de fachos ? Non. Bon. Alors qu’elle la laisse tranquille. Alice reprend sa lecture en se rongeant les ongles de plus belle, les jambes encore plus instables et crispées.

 

Mademoiselle Dupuis, en l’observant, se rappelle les élèves dont elle avait encore la charge, il y a à peine quelques mois. Son expérience des grands adolescents lui fait bien sentir que cette jeune fille n’est pas très à l’aise. Visiblement, elle ne lit pas ce journal pour le seul plaisir de s’informer, il semble qu’elle rencontre une difficulté ou un problème.

 

« Pardon, mademoiselle… »

Alice en était sûre. Elle fait comme si elle n’avait rien entendu. Elle penche un peu plus le nez sur son journal.

« Mademoiselle, auriez-vous l’heure, s’il vous plaît ? »

Ça alors, elle n’a pas de montre, la bourge ?

         « Il est cinq heures.

 – Merci, mademoiselle. Je ne porte pas de montre car je les détraque. Dès que je les ai sur le poignet, elles s’arrêtent. »

 Alice n’en a que faire de ses problèmes de montre. Jamais, elle ne pourra terminer cet article tranquillement ?

« Ce qui se dit dans ce journal semble vous intéresser beaucoup. Est-il indiscret de vous demander pourquoi ?

– Je dois rédiger une dissertation sur la démocratie.

– Ah bon ! Je pourrais peut-être vous être utile. Je suis enseignante, en retraite depuis peu, et il m’arrive de rendre service à des jeunes gens comme vous. »

Alice n’en croit pas ses oreilles. Elle a bien dit : « Je peux peut-être vous être utile » ?

          « Ben… Euh…C’est gentil. Oui, j’veux bien.

– Quand devez-vous rendre votre devoir ?

– Lundi prochain.

– Je dois y aller maintenant, mais… »

Mademoiselle Dupuis ouvre son sac à main, en extrait un petit carnet muni d’un crayon qu’elle feuillette rapidement :

« …nous pourrions nous retrouver ici même, demain, vers dix-sept heures trente. Qu’en pensez-vous ?

– Ben… Euh…Oui, j’y serai. Merci, madame. »

 

...........................................................................................................

 

Escalator-négociation

Monsieur Irihoto me fait entrer exactement à l’heure. Je le salue en me courbant légèrement vers l’avant. Il fait de même, en même temps que moi. Quand nous nous redressons d’un même mouvement, son sourire est resté accroché sous son nez, bien tendu, tandis que ses yeux me scrutent avec le sérieux d’un chirurgien qui doit vous annoncer qu’après cette opération vous allez devoir subir une rééducation longue et douloureuse sans promesse de réussite. « Prenez siège » me dit-il en me désignant l’un des fauteuils qui entourent la table basse. Je m’assois, bien droite, jambes serrées, l’attaché-case sur les genoux. « Je entends vous » poursuit-il. Me voilà bien. Apparemment, ce monsieur a quelques lacunes de syntaxe. Comment vais-je pouvoir me faire comprendre ? « Do you speak english ? » tentai-je. D’habitude, les Asiatiques et en particulier les Japonais parlent anglais. « Oui, mais je aime langue français. Je aime plus parler langue vous. C’est chance être en France moi, alors je dis tout français. »

Bien sûr !.. Le client est roi évidemment. Donc ! Il ne me reste plus qu’à trouver comment je vais bien pouvoir lui fourguer l’escalier mécanique k36xs 782 pour remplacer leurs m23wz 254 que nous ne produisons plus.

« Bien, commençé-je. » Prendre un air serein, sûr de soi et de la qualité du produit. « J’ai ici tous les renseignements que vous m’avez demandés à propos du nouvel Escalator que nous vous proposons pour équiper vos centres commerciaux. 

– Renseignements ? Mais moi dire vous, semaine vingt-huit de année vingt-onze tout quoi vouloir. »

Ne perds pas ton calme ma chérie. Je me dis des petits mots gentils car j’ai vraiment besoin d’encouragements et je ne vois personne à l’horizon pour m’aider dans cette galère.

« Oui, monsieur. Je vais vous montrer les photos de notre nouvel Escalator.

– Non, pas prendre photos.

– Pas prendre, montrer. Pour que vous voyiez.

– Voyiez ?

– Voyiez, voir. »

J’ouvre mon attaché-case, je sors le dossier et j’en extrais des photos de l’escalier mécanique installé dans une gare.

– Voilà de quoi il s’agit.

– S’agite ? Bouger ?

– Non. Très stable. Là, un système photoélectrique pour déceler la présence de quelqu’un. » Je montre l’œil de la cellule.  « Quand quelqu’un approche, l’Escalator se met en marche.

– Marche ? Quelqu’un ?

– Oui, une personne vient. L’Escalator monte. »

Monsieur Irihoto écarquille des yeux de hibou. Son sourire a disparu depuis longtemps. Ses sourcils se rapprochent dangereusement, ils vont bientôt se chevaucher. S’il continue à se torturer l’esprit ainsi pour me comprendre, sa tête va exploser. Mais mon cerveau se sera certainement éparpillé avant le sien.

Réfléchis ma petite chérie – des petits mots encore plus affectueux, vous avez remarqué. Maman, pourquoi je suis là aujourd’hui ? Allez, reprends-toi, ma petite Danièle chérie. Ce n’est pas la fin du Monde. La fin du Monde peut-être pas mais la chute de mon chiffre si je n’y arrive pas avec celui-là, c’est sûr. Il a trois centres commerciaux de cinq étages ce bonhomme.

Il s’est levé. Il se gratte la tête. Moi aussi. C’est l’impasse. Il ne me reste plus qu’une solution. Je reviens vers mes documents et j’en extirpe ceux que ma boîte a fait imprimer en Japonais et en anglais. Je les lui tends. Il les prend, va s’asseoir et  les examine en silence. J’attends, debout, droite et raide. Soudain, il lève la tête. Miracle : son sourire est revenu, mais son regard est étonné : « Pourquoi vous debout ? Assise dans siège.» Je pose l’extrémité de mes fesses sur le bord du fauteuil. Monsieur Irihoto poursuit sa lecture. Il pose une feuille sur la table basse, en met une seconde un peu décalée par-dessus la première, consulte celle qu’il tient dans les mains. Son regard va et vient de l’une aux autres.

« Très éclairé, finit-il par dire.

– Vous trouvez ?

– Oui, japonais très bon. Qui écrire ? »

En voilà une question pertinente ! Pourquoi n’ai-je pas pensé à noter le nom de ceux qui ont effectué les traductions ? Information capitale évidemment. « Euh… Notre service de traduction.

– Traduction ? Ah ! Oui. Très bon. Je achète Escalator sept huit deux. Où je mon nom ?

– Vous voulez signer ?

– Oui, le signe. Où ?

– Là en bas, et là, à droite.

J’ai peur de rêver et de me réveiller. Mais non, monsieur Irihoto paraphe toutes les pages aux endroits indiqués. Après ce travail, il se lève. Je me dresse d’un bond. Il me rend l’exemplaire qui me revient, recule de deux pas, les bras le long du corps.

 « Très content. Français très beau. » Courbette, courbette. Sourire bien tendu, regards sérieux. Monsieur Irihoto me montre la porte. Je sors

 

..............................................................................................................;

 

 

Éternité

Océane était une superbe brune. Son sourire radieux illuminait le soir tombant. Et son rire, à gorge déployée tombait en cascade rafraîchissante, gage de sa jeunesse intacte. Dès que je l’avais rencontrée, au square, j’avais su que ce serait elle. Légère, joyeuse, forte, un teint éclatant de santé, une chevelure soyeuse, opulente. Tout en elle respirait  la vitalité. Chaque soir, elle sortait du bureau. Je l’attendais. Elle ne regardait pas dans ma direction. C’était notre jeu. Je la contemplais, je m’emplissais les yeux de sa vigueur juvénile. Elle savait que je l’observais. Elle faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle s’arrêtait sur le seuil. Elle humait l’air, tournait la tête, mimait la surprise.

 

Comme chaque soir, il m’attend. Ma journée de travail disparaît subitement. Envolée la fatigue, la tension, le stress. Je sors. Il est là. J’oublie tout le reste. Il est tellement gentil, attentionné. Je n’ose y croire et pourtant notre histoire dure depuis presque un an. Notre première rencontre reste vive à mon esprit. J’étais assise au square, feuilletant mon magazine en grignotant mon sandwich. Il s’est assis aussi naturellement que si la place lui était réservée depuis toujours. Je le voyais pour la première fois. Lui semblait me connaître. Pourtant, un an, c’est long. Que veut-il ? Chaque soir, il marche à mes côtés et me fait la conversation sur un bout de chemin.

Est-ce un jeu ? Lequel ?

 

J’aimais lorsqu’elle faisait semblant de me découvrir à l’angle de l’immeuble. Son visage s’animait, ses lèvres s’ouvraient et s’allongeaient sur la blancheur éclatante de ses si jolies petites dents rondes. Elle pressait le pas, s’approchait. Elle tendait vers moi son corps souple, neuf. Sa poignée de main me transmettait son énergie et toute la chaleur de sa vie me traversait en ondes revigorantes, jusqu’au bout de mes doigts. Je l’accompagnais sur le chemin de sa maison. Un an. Elle me plaisait tellement. Je laissais le temps passer. Je n’étais pas pressé. Avec elle, l’éternité semblait repousser ses limites. Il avait pourtant fallu que je me décide :

«  Aimerais-tu une promenade le long de la jetée ?

– Merveilleux. Ce soir le coucher du soleil sera sans aucun doute magnifique. »

 

Il m’ouvre la portière. Je ne connais pas sa voiture. D’habitude, il me raccompagne à pieds. Le trajet jusque chez moi est devenu si intéressant. Il me raconte l’histoire de la ville comme s’il y avait vécu lui-même. Quelle érudition. Je suis envoûtée. Pourtant je suis surprise qu’il n’ait jamais parlé d’avenir. Aujourd’hui, peut-être. Je m’installe. Quel confort ! Le parfum du cuir m’accueille et m’enveloppe. Je voyagerais jusqu’au bout de la nuit avec lui. Il me rassure. Il paraît jeune et pourtant, je sens sur lui l’expérience des sages. Il conduit sans hâte. Il arrête la voiture le long de la berge. Son regard profond me scrute. Mon sang bouillonne.

 

J’aimais la fraîcheur de son teint. Elle était différente de toutes les autres. Yvonne était blonde, drôle, un peu ronde. Je l’avais appréciée. Charlotte m’avait fait découvrir la saveur particulière des rousses. J’avais encore le souvenir acidulé de Margot, brune, elle aussi, impatiente de dévorer la vie, dommage, ce fut trop court. Il y eut aussi Cunégonde, aux yeux noisette, lèvres framboise, peau laiteuse, Akilah, allure féline, couleur chocolat et Li Mei, ou « belle fleur de prunier », qui m’a laissé un souvenir de miel. Océane, à la fois ardente et douce, au parfum suave, m’avait presque fait oublier que le temps passait, même pour moi.

 

Il m’enlace, se penche sur moi. Enfin, il se décide. Je pose ma tête sur son épaule. Je sens son souffle sur mon visage. Je souris. Je suis heureuse.

 

Elle s’était alanguie dans mes bras, le visage tendu vers moi. Jamais je n’avais vu une gorge si belle, d’un albâtre si pur. La veine de son cou palpitait doucement, flux de vie.

 

Ses yeux se font plus doux, ses lèvres découvrent ses dents éclatantes…

 

Quel délice ce fut ! Je m’abreuvai à la source de sa vigueur : son sang de feu, neuf et abondant étancha ma soif en m’offrant une nouvelle parcelle d’éternité.